Ce qu’il faut pour créer une école démocratique (et qu’est-ce que ça veut dire de toutes façons ?) (par Mimsy Sadofsky) 2


Avant-propos

Ce qui suit est basé sur une conférence donnée par Mimsy Sadofsky en 2008 lors du Colloque International sur l’Éducation Démocratique (IDEC) au Canada. La conférence entière est disponible sur CD sur le site de Sudbury Valley. La transcription ici traduite est aussi disponible en version originale sur le site de Sudbury Valley (ici).

Mimsy Sadofsky est une des fondatrices de l’école Sudbury Valley, qui sert de modèle à l’Ecole Autonome. Elle est actuellement toujours membre du personnel de l’école.
Je tiens à remercier les préposés aux relations publiques de Sudbury Valley School (Mimsy Sadofsky et Daniel Greenberg) pour leur aimable autorisation de publier mes traductions de leur blog ici.

L’article1NdT : Les titres des paragraphes ne sont pas inclus dans l’article original mais sont de moi.

Herbythyme, via Wikimedia Commons

On m’a demandé de parler ce soir du sujet suivant : « La démocratie durable : Créer une culture stable dans une école démocratique ». Hier, tandis que je discutais ici à IDEC et que je faisais d’autres présentations, je me suis mise à réaliser quelque chose que je savais déjà mais que je n’avais pas de moyen de mettre en contexte. D’autres personnes ici m’ont parlé de la même chose. Mon problème – et celui d’autres personnes – est simplement de savoir ce qu’on veut dire par « démocratie ». Plus précisément, qu’est-ce qu’on veut dire par « école démocratique » ? Ce fut un moment particulièrement bouleversant pour moi quand une connaissance a dit, après avoir discuté avec l’incroyablement charmant groupe coréen ici présent, que la Corée est connue pour avoir 200 écoles démocratiques, mais que dans aucune d’entre elles les enfants ne sont exempts d’un programme préétabli. Que veulent-ils dire par « écoles démocratiques » ?

Mais dans le domaine restreint des écoles que je connais le mieux, c’est-à-dire les écoles Sudbury, il n’y pas d’accord à 100% quant à la réponse à la question de savoir ce que signifie la démocratie dans une école. Et clairement, nous sommes loin d’un accord à 100% ici à IDEC. J’ai réalisé hier que mes postulats de départ ne sont même pas nécessairement connus de nombreuses personnes ici, et encore moins partagés. J’en ai reçu le premier indice dans une session que j’ai donnée hier matin, nommée « Fonder une école Sudbury ». J’ai finalement réalisé qu’un grand nombre des personnes présentes n’avaient aucune idée de ce qu’était une école Sudbury. Beaucoup de gens pensaient que c’était une session sur le fait de fonder n’importe quelle école, donc mes informations n’étaient pas très utiles pour eux, vu que je n’ai pas vraiment parlé des aspects d’une école Sudbury. Ça aurait pu être une présentation plus utile pour ce public. Plus tard, quelque chose de similaire s’est produit quand j’ai donné une autre présentation nommée « Quand les chatons deviennent des chats », une présentation sur ce qu’il arrive aux gens qui grandissent après une éducation Sudbury. Nous venons tout juste d’avoir un exemple de ce genre de choses, quand nous avons eu un groupe d’étudiants et d’anciens étudiants de Windsor House dans une commission discutant de la vie à l’école et après. Vous avez vu ce soir des chatons et des chats et c’était très chouette parce que c’est tellement clair. Quand on voit ces étudiants et ces anciens étudiants, on peut voir de manière si tangible et manifeste ce à quoi on peut s’attendre quand les enfants vont dans des écoles comme les nôtres. Mais une fois de plus, mon public d’hier ne comprenait pas tout à fait  les chatons devenaient des chats ni pourquoi ce que je présentais pouvait être significatif, du moins pas dès le début. Donc j’ai pensé que ce serait mieux si ce soir, avant de parler de la création d’une culture stable, je parlais de mes propres idées au sujet des écoles démocratiques.

Les caractéristiques essentielles d’une école démocratique

Pour commencer, comme je l’ai dit, personne ne sait ce que les mots « école démocratique » veulent dire. Je pourrais mener une expérience en demandant à plusieurs personnes parmi vous ce que la phrase signifie pour elles, mais je ne suis pas certaine que ce serait si utile que ça parce que je pense que les idées seraient toutes tellement différentes qu’on s’en retrouverait juste tous plus confus. Donc je vais faire comme si je ne pensais pas que vous avez des pensées différentes des miennes, et je vais vous dire quelles sont les caractéristiques que je crois essentielles dans une telle école.

Tout d’abord, une école démocratique doit incarner ce que nous appelons aux Etats-Unis les droits inaliénables – ils sont listés dans notre Déclaration d’Indépendance : la Vie, la Liberté et la Recherche du Bonheur sont considérés comme les droits inaliénables des citoyens américains. Je pense qu’à ce stade-ci, une grande partie du monde libre considère que ce sont là des droits inaliénables, même s’ils sont exprimés de manière assez différente dans diverses cultures. Tout gouvernement dans le monde, je l’espère, mais certainement tout gouvernement des étudiants d’une école pleinement démocratique, est préservé et établi afin d’assurer ces droits. En outre, des systèmes de justice sont aussi établis afin d’assurer que chacun dans la communauté ait des droits égaux. Ce n’est pas un pas facile à franchir. Il est facile de dire que nous voulons que les gens aient des droits, que nous voulons la démocratie, mais comprendre exactement ce que le gouvernement démocratique doit faire, où il entre en jeu, c’est souvent difficile. Néanmoins, une fois qu’on a trouvé une société, peu importe sa taille, qui essaye de vivre en accord avec les droits que nous pensons que chaque personne devrait posséder, il devient assez vite évident qu’un système de justice est nécessaire.

Pour moi, la démocratie implique aussi une détermination réellement solide à traiter chaque être humain avec totale confiance et total respect, et d’assurer la dignité de cet être humain en n’étant jamais au grand jamais condescendant avec eux. Je ne pense pas que ce soit ce que tout le monde veut dire quand il parle d’école démocratique donc je me suis dit que je mettrais cette idée sur la table. Je pense que beaucoup d’écoles et de groupes n’ont pas réglé ça et ne sont pas vraiment allés plus loin que l’étape de « Ah ouais la démocratie, ce serait merveilleux ».

Cela dit, je voudrais faire encore une petite digression avant de me lancer dans le sujet de comment entretenir une école démocratique. Je veux parler des parents pendant une minute. Je ne pense pas que les parents qui amènent leurs enfants pour les inscrire ou pour visiter une école avec l’idée d’être peut-être intéressé à les inscrire, recherchent généralement la démocratie. Je ne pense pas que ce soit même dans leur tête. Les parents qui amènent leurs enfants pour envisager notre école cherchent une alternative à ce qui est généralement disponible. Ils cherchent aussi parfois – mais absolument pas toujours – la vraie liberté. Plus souvent, ils cherchent juste plus de flexibilité. Parfois, mais rarement, ils cherchent le respect pour leur enfant. En gros, si leurs enfants sont très jeunes, ils cherchent ce que nous sommes : un endroit où les gens peuvent construire leur propre vie de zéro ; un endroit où chaque personne n’a pas d’autre choix que de devenir accompli et compétent ; un endroit où les enfants peuvent être en contrôle de leur propre vie.

Les parents d’enfants plus âgés veulent autre chose. En général, ils cherchent un refuge pour leurs enfants. La plupart de ces personnes ne se sont jamais dit « Je veux une école démocratique pour mes enfants ». Loin de là. En général, elles pensent, quelles que soient leurs convictions politiques, que la démocratie est nulle comme forme de gouvernement. Winston Churchill l’a dit : « La démocratie est le pire système de gouvernement, à l’exception de tous les autres qui ont pu être expérimentés dans l’histoire ».

Et c’est vrai : personne n’a encore trouvé de meilleure forme de gouvernement, mais dans une école ce qui est incroyable c’est qu’on peut avoir une démocratie qui n’est pas nulle. Dans une école, on peut avoir une démocratie qui est vraiment citoyenne et qui fonctionne très bien.

Quand on parle aux parents, on parle de confiance, de respect et de l’immense et fantastique responsabilité d’être en charge de son propre temps et de sa propre éducation. On explique aussi la structure démocratique et la façon dont la justice est traitée, ainsi que le niveau de responsabilité que ça ajoute pour les étudiants quant à leurs propres résultats, parce qu’ils sont aussi responsables pour le fonctionnement d’une communauté et le fait de faire de l’école une communauté. Mais la démocratie n’est jamais l’élément qui convainc les parents.

Ce que je considère comme une école démocratique implique une liberté intellectuelle totale, absolue et sans compromis pour chaque être humain, étroitement liée à une responsabilité totale et sans compromis pour la communauté. Je vais commencer par exposer quelques unes des choses à faire et à ne pas faire dans le cadre du processus de création de l’école parce que certaines d’entre elles sont vraiment importantes si l’on veut entretenir la démocratie : on ne peut pas faire de son école un ensemble unifié à moins de savoir ce qu’on veut qu’elle soit. Elle doit avoir une philosophie qui est complète et cohérente, une philosophie qui se retrouve dans la structure institutionnelle lorsqu’on construit une école. Le groupe fondateur d’une école doit mesurer tout ce qu’il fait, chaque décision qu’il prend, à cet idéal – tout l’idéal de ce que l’école devrait être, comment les enfants devraient être éduqués, comment la vie devrait être pour les jeunes, de manière à ce qu’ils puissent grandir avec la responsabilité avec laquelle on voudrait qu’ils grandissent.

La difficulté d’être à l’avant-garde de l’éducation

Ça demande un dévouement et une endurance énormes de la part des personnes qui font tourner l’école. Dan Greenberg, un des fondateurs de Sudbury Valley et celui qui a écrit énormément de choses sur la philosophie de Sudbury Valley, a donné une conférence sur un thème similaire à la durabilité à un atelier pour écoles Sudbury cette année. Il l’a conclue en disant « rappelez-vous bien du fait que vous êtes toujours une startup ». Ce que je pense qu’il voulait dire avec ça, c’est que vous devez toujours tout regarder avec des yeux frais, tout mesurer à votre idéal et travailler dur de manière à résoudre chaque problème comme si c’était le premier problème que vous abordiez. Ça maintient l’enthousiasme dans un état de fraicheur pour tout le monde.

Je formule ça un peu différemment d’habitude. Ce que je dis, c’est que vous êtes l’avant-garde, et vous ne devriez jamais oublier ça. C’est peut-être la raison la plus excitante pour créer une école démocratique – sauf si vous avez des enfants, puisque ce sont eux la raison la plus excitante en réalité. On dirait que ça ne peut pas être vrai après tant d’années. Summerhill a presque 100 ans, mais c’est toujours autant avant-garde, tout aussi excitant. Si ça ne l’était pas, on ne serait pas là à parler du soutien d’une école démocratique. Il y aurait une formule ; tout le monde pourrait juste suivre une petite liste. Mais on ne peut pas créer une école démocratique sur base d’une formule. Il n’y a pas deux démocraties qui se ressemblent, ou deux ensembles de personnes qui se ressemblent. Les règles seront différentes. Des cultures différentes ont des valeurs différentes et celles-ci sont réfléchies dans des écoles différentes. N’oubliez jamais que votre travail est d’avant-garde, que vous êtes toujours en train de faire un travail qui est extraordinairement créatif. Ça va loin, ça va très loin. C’est ce que la société pense qui est fou mais que vous savez être totalement lucide et vous ne devez jamais au grand jamais être d’accord avec la société ou laisser quiconque croire que vous pensez que ce que vous êtes en train de faire est bizarre.

Les fondateurs d’une école doivent être prêts à y consacrer une quantité indéterminée mais énorme de temps et ils doivent certainement être capables d’y consacrer une quantité peut-être un peu moins énorme d’argent. Mais d’abord, avant de faire ça, ils doivent savoir exactement ce qu’ils font. Ils doivent décider de ce qu’ils veulent. Si c’est une école Sudbury, ils doivent lire jusqu’à ce que leurs yeux sortent de leurs orbites. Mais quel que soit le type d’école démocratique en réalité, ils doivent lire jusqu’à ce que leurs yeux sortent de leurs orbites parce qu’il y a beaucoup de documentation. Il y a beaucoup de documentation – depuis bien avant les années 60 mais elle augmente certainement de manière constante depuis – qui souligne que la liberté en éducation est la chose la plus utile pour les gens du 21ème siècle. Donc ils doivent absorber toute la documentation disponible et être prêts à écrire la leur.

Ça n’a de sens de même essayer de fonder une école démocratique que si vous pouvez totalement comprendre et exprimer le modèle que vous êtes intéressé à créer. Sinon, elle ne sera pas durable. Même pour ceux qui le comprennent et expriment vraiment, elle ne sera peut-être pas durable. D’autres forces peuvent entrer en jeu – comme les gouvernements, qui ont nuit à beaucoup d’écoles ou d’anciennes écoles. (Elles en parlent beaucoup et on devrait tous leur prêter attention parce qu’elles se sont battues avec le gouvernement et ont été sévèrement battues.)

Donc je pense que ce que je suis en train de dire, c’est que vous avez besoin de fondateurs extraordinaires, très forts de caractère, pour fonder une école démocratique. Et le groupe fondateur doit être sur la même longueur d’onde. Il doit avoir une idée cohérente de l’école qu’il est en train de fonder. Il doit en avoir parlé et débattu jusqu’à ce qu’il soit sur la même longueur d’onde. Il doit voir son entreprise comme quelque chose de sérieux et plus particulièrement comme une chose qui n’est pas folle et qui n’est pas une folle croisade. Pas bizarre. Et ce n’est pas facile. Il faut être très prudent, jusqu’aux vêtements que vous portez quand vous présentez votre école au public et quand vous rencontrez le public, de même avec la rhétorique que vous utilisez, de manière à ce que les gens puissent vous considérer comme raisonnable, possible, accessible, de manière à ce que les gens puissent voir que vous n’êtes pas dans la marge mais dans l’avant-garde. Il y a une grande différence. Les fondateurs doivent présenter les idées telles qu’elles sont – normales, normales comme une tarte aux pommes ou de l’eau – tout en se rappelant qu’elles sont d’avant-garde. Je ne peux juste pas le répéter assez de fois.

Je vais maintenant vous lire la petite devise de Starting a Sudbury School 2Daniel Greenberg and Mimsy Sadofsky, Starting a Sudbury School: A Summary of the Experiences of 15 Start-up Groups, Sudbury Valley School Press, Framingham, MA 1998.. Je l’ai lue hier mais je ne pense pas qu’on puisse l’entendre trop souvent.

Peut-être que les fondateurs potentiels pourraient se faire une idée de ce que c’est avant de réellement s’y engager, en allant dans une laverie automatique, en entrant dans un des séchoirs industriels, en l’allumant pour un cycle d’une heure – et en le bloquant pour qu’il tourne pendant une semaine.

Quand je regarde beaucoup de personnes ici qui sont bloquées dans le séchoir depuis si longtemps, je vois qu’elles ont toujours l’air bien. Beaucoup d’entre nous ici sont dans cette situation. Je ne peux pas croire qu’ils aient l’air si bien et je pense qu’une des raisons pour ça, c’est que entretenir une école démocratique est quelque chose de vital et entretenir le travail aussi.

Entretenir durablement une école démocratique

Rien de tout ça ne peut se faire sans argent. Vous devez avoir le temps et l’argent à y consacrer. Et il y aura des frais. Vous avez besoin d’argent pour diffuser le message, pour faire des mailings, imprimer des affiches et louer un lieu pour que les gens puissent voir que vous êtes réels. Rien de cela ne peut être fait sans se rappeler que vous gérez aussi un business – impeccablement, précisément.

Pour entretenir une école démocratique, vous devez trouver un moyen pour qu’elle soit légale aux yeux de votre gouvernement. Vous devez être capable de créer une documentation qui, parmi d’autres documents dont vous décidez qu’ils sont importants pour votre groupe, sera utilisée pour vous représenter partout – auprès du public, des agences gouvernementales avec qui vous êtes en contact, des agents immobiliers avec qui vous travaillez afin qu’ils sachent quel type de personnes vous êtes – des personnes fortes, fermes, éloquentes, idéalistes. Et une fois qu’une école ouvre, l’argent qui rentre sortira sans arrêt pour des activités de relations publiques pour l’aidée à grandir – pour des frais qui ne sont pas négociables comme le loyer ou les charges. L’argent aura peu de chances d’aller dans les salaires du personnel, Dieu nous en garde.

Le personnel d’une nouvelle école sera très probablement ses fondateurs. C’est une autre chose à laquelle un fondateur doit être totalement préparé. Les gens pensent que le personnel devrait être payé et c’est vraiment une chouette idée, mais oubliez. Après que l’école a ouvert, les fondateurs ne peuvent pas s’éloigner. Ils ne peuvent pas être des personnes d’arrière-plan. Ils doivent continuer à être des personnes d’avant-plan. Ils ne peuvent pas dépendre d’employés adultes qui n’ont pas réfléchi au modèle et assimilé celui-ci pendant longtemps pour la faire tourner. L’école sera trop fragile pendant des années et des années donc ils doivent être prêts à y consacrer des années et des années.

Ce dont l’école-même a besoin pour devenir une démocratie et se maintenir à long terme, c’est de s’assurer que le pouvoir y réside dans les personnes qui y sont chaque jour. Le pouvoir doit provenir d’un cadre légal, des documents établis avec des avocats, des statuts. Il doit y avoir une présence adulte forte, mais pas pour dire aux enfants ce qu’ils doivent faire. Plutôt pour être un modèle pour les enfants de ce que sont les adultes. Les adultes doivent être éloquents, ne pas avoir peur de prendre des positions difficiles, bien faire et s’exprimer pour ce qui est bien. Il doit y avoir des adultes avec une vision forte et homogène de ce que l’école sera, et qui s’assureront qu’elle ne s’éloignent pas de ça s’ils peuvent y faire quelque chose. Et une fois de plus, ça doit être des adultes qui ne sont jamais condescendants avec les étudiants. Des adultes qui n’ont pas peur de créer une structure démocratique en attendant que les étudiants soient intéressés à les y aider.

Le Conseil d’école

Ces adultes doivent mettre en place une structure de Conseil d’école et s’assurer qu’elle soit sérieuse en la traitant avec révérence. Le Conseil d’école doit avoir des règles de procédure claires. Il doit avoir des réunions dans lesquelles on ne s’adresse qu’au Président ; dans lesquelles il n’y a pas d’attaques personnelles, de discussions croisées, d’irrespect. Le Conseil d’école doit tenir les cordons de la bourse et c’est difficile. Ce n’était pas le cas durant la période de mise en place et en fait ce n’était pas nécessairement très démocratique durant la période de mise en place, parce que les seules personnes qu’on voulait dans le groupe de mise en place étaient les personnes qui savaient qu’elles voulaient la même chose. La démocratie dans un groupe de départ peut empêcher une école de se former, parce que les gens pourraient arriver avec d’autres idées et prendre le contrôle. C’était géré comme un business pendant la création et ça doit être géré comme un business après, mais un business démocratique. La perte de contrôle que ressentent les fondateurs quand ça se passe est déstabilisante.

Le Conseil d’école détient l’ultime responsabilité et c’est avec lui que tout doit être examiné. Tout a à voir avec la structure institutionnelle et les règles viennent du Conseil d’école. Le Conseil d’école doit aussi être totalement professionnel. Il est probable que le premier Président du Conseil d’école de n’importe quelle école soit un membre du personnel. À Sudbury Valley, le mandat du Président du Conseil d’école dure un an, ce qui est long, et beaucoup d’écoles n’ont pas ce genre de mandat, mais la vérité est que la personne qui prend le rôle de Président du Conseil d’école doit prendre un engagement sérieux parce qu’il/elle est vraiment le PDG de l’école. Le ton des premières réunions doit être établi par des adultes. Ce n’est pas un endroit pour des adultes gnangnans. Les enfants apprennent de la façon dont les adultes se comportent chaque jour, au Conseil d’école et tout le reste du temps aussi. Ils voient leur humanité, leurs défauts et leurs forces. Ils apprennent à débattre en observant les examples posés par les adultes, qui sont forts et idéalistes. Personne ne devrait jamais débattre quoi que ce soit sans faire de leur mieux. Ça n’a aucun intérêt. Les enfants devraient apprendre des meilleures personnes que l’école puisse avoir ; les adultes sont des modèles. Les étudiants adhéreront à leurs rôles quand ils réaliseront que ça leur est utile. Peut-être qu’ils veulent quelque chose, peut-être qu’ils veulent de l’espace, peut-être qu’ils sont inquiets de voir leurs droits protégés et qu’ils vont se mettre à créer des règles et des politiques et mettre en place des structures. Le personnel doit attendre ça. En attendant, la mise en place administrative de l’école vient du Conseil d’école et des personnes sélectionnées pour effectuer diverses tâches. Une part de ça se produit parce que des gens forment des groupes d’intérêt spéciaux.

Le système judiciaire

Une école  doit avoir un système judiciaire qui est pris au sérieux. Les gens auront des problèmes entre eux. Ça arrive. C’est la vie. C’est important de comprendre les éléments d’un système judiciaire juste et équitable. Vu que la plupart d’entre nous sommes des saintes-nitouches qui ne font pas grand chose de mal, nous nous frottons rarement à la loi. Aussi, bien que les systèmes légaux de nos pays soient conçus pour être justes et équitables, ils ne nous semblent pas toujours si justes et équitables que ça quand on les voit en action, et ils nous paraissent très alambiqués. Les fondateurs eux-mêmes doivent comprendre ce qu’est un système judiciaire juste et équitable et ils doivent être capable d’aider le Conseil d’école à en former un. Personnellement, j’ai le sentiment qu’il n’y a rien de plus important que ça. Le système judiciaire est où le bât blesse. C’est là que doit se passer ce qui restreint la liberté des personnes, parce que la liberté illimitée peut enfreindre les droits des autres ou être dangereuse, illégale ou destructive.

Un système judiciaire juste et équitable permet à une personne d’être libre. Il protège la liberté parce qu’il garantit que la liberté ne sera pas restreinte inutilement. Mais c’est aussi là qu’on abandonne une part de sa liberté pour le bien commun, et ça fait mal, donc il doit y avoir une bonne raison pour ça. Par conséquent, il est d’importance vitale que le système judiciaire dérive du Conseil d’école, où les étudiants prennent conscience de la relation entre le fait de restreindre la liberté et le fait de la préserver via la législation communautaire.

Concevoir le système légal, en discuter chaque élément, c’est une grande partie du programme d’une nouvelle école. C’est une éducation à la démocratie qu’on ne peut acheter à aucun prix où que ce soit et les enfants qui sont dans des nouvelles écoles le savent. Les enfants fondateurs sont des pionniers, peu importe combien d’autres écoles démocratiques sont en existence. Ils sont toujours des pionniers parce qu’ils le font à leur façon.

Maintenant, j’aimerais parler pendant quelques minutes de ce que sont d’après moi les caractéristiques d’un système judiciaire parce que je pense que les nouvelles écoles en particulier doivent comprendre pourquoi elle ne devraient pas prendre de raccourci. Afin de faire ça, il faut que j’examine le système judiciaire de Sudbury Valley. J’ai vu d’autres écoles avec des bons systèmes judiciaires qui n’étaient pas exactement comme le nôtre mais qui correspondent à nos critères principaux. Ils protègent le système de l’application régulière de la loi 3NdT : « due process ». Néanmoins, notre système est celui que je connais en profondeur et que j’aime passionnément, et j’aimerais en parler pendant une minute parce que je pense que créer un bon système judiciaire est la partie la plus importante du maintien d’une école démocratique durable.

Tout d’abord, au fur et à mesure que des règles sont adoptées par le Conseil d’école, elles doivent être assemblées quelque part dans une sorte de livre des lois. Dans certaines écoles, le livre des lois a très peu de règles. En vérité, « faites toujours tout bien et ne faites jamais rien de mal » serait une excellente règle qui devrait couvrir toutes les circonstances ; ou la Règle d’or devrait couvrir toutes les circonstances. Mais nous sommes tous un petit peu trop humains pour qu’elles suffisent. Notre école a un livre des lois qui contient plusieurs pages de règles régissant le comportement. Certaines sont assez ésotériques. Nous avons une règle concernant le popcorn, qui dit qu’on ne peut manger du popcorn à l’intérieur que s’il est contenu dans un récipient fermé. Nous avons une règle concernant le popcorn parce que nous avons eu trop de cas de désordre dû à du popcorn et que les gens en ont eu marre, donc au final nous avons proscrit le popcorn, puis nous sommes revenus en arrière l’avons autorisé à l’école si les gens le mangent dehors (ce qui est possible pendant, oh, peut-être un mois ou deux de notre année scolaire). Merveilleux climat où j’habite. Les règles concernant le popcorn sont arrivées grâce au bon sens et ont évolué grâce au « meilleur » sens.

Les personnes qui font fonctionner le système judiciaire à Sudbury Valley s’appellent le « Judicial Committee » (NdT : « Comité d’Enquête et d’Arbitrage » ou « CEA » à l’Ecole Autonome). Nous avons deux préposés qui en sont les administrateurs. Ce sont des étudiants et ils sont élus par le Conseil d’école quatre fois par an. C’est une position fortement disputée. C’est aussi le travail le plus dur de l’école. Il faut se réunir chaque jour à 11h jusqu’à ce qu’on ait fait tout ce qu’on peut faire pour la journée. Et parfois, c’est jusque 11h30 et parfois c’est jusque 12h ou 12h30 et parfois c’est jusque 15h ou 15h30. Donc les préposés ont une responsabilité énorme – et ça rend bien sur un CV ou une demande d’admission à l’université !

Et puis il y a trois étudiants qui sont sélectionnés au hasard afin de représenter les enfants de tout âge et qui restent chacun en fonction pendant un mois, que ça leur plaise ou non. Et il y a un membre adulte du personnel qui est en fonction une fois tous les 15 jours, donc l’adulte est celui qui est toujours un peu nouveau et ne fait pas partie de la relation continue au CEA. C’est bien comme ça parce que ça empêche les membres du personnel qui sont très francs et qui ont des opinion très arrêtées d’avoir trop d’influence. Le CEA étudie des plaintes écrites – exclusivement. Quand il se rassemble à 11h, tout le monde découvre les plaintes qui ont été écrites. Les préposés décide par où commencer. Les enquêtes sont menées très précautionneusement. Parfois, on parle de courir dans le couloir et il y a deux ou trois personnes impliquées. On les appelle tous et on leur demande et ils disent « Oui oui, j’ai fait ça », et ils reçoivent une sanction. Mais parfois c’est quelque chose de sérieux et on mène l’enquête de manière très minutieuse, une personne à la fois, et on prend même des notes.

Une fois que le CEA a le sentiment de savoir ce qu’il s’est passé, un rapport est écrit et voté. Sur base de ce rapport, des personnes peuvent être mises en examen mais uniquement pour des vraies règles qu’on peut identifier dans notre livre des lois. On ne peut pas mettre en examen quelqu’un pour avoir fait quelque chose dont on souhaiterait que ce soit une règle. On peut changer une règle, ou en créer une nouvelle au Conseil d’école, mais on ne peut pas la changer sur place au CEA. On doit la changer bien plus tard. Une personne peut reconnaître ou ne pas reconnaître sa culpabilité. Si la personne reconnaît sa culpabilité, elle est sanctionnée immédiatement en général. Les gens acceptent leur sanction puis passent à autre chose. Si elle ne reconnaît pas sa culpabilité, elle peut avoir un procès. Ça prend quelques jours avant d’arriver. Ça lui donne une chance de décider si elle est réellement coupable ou non. Parfois, la justice est délivrée par procès, parfois pas. On n’a pas beaucoup de procès.

Toutes les écoles n’ont pas de sanctions. Nous avons le sentiment que la sanction a deux objectifs. L’un est de payer sa dette à la société mais l’autre est de mettre l’incident derrière soi. Je ne pense pas que la sanction devrait être abolie mais je pense aussi que la sanction n’est pas la chose la plus importante pour ce qui est de changer le comportement des enfants qui tendent à mal se comporter, et on en a toujours plein. Ce qui est le plus important, c’est d’entendre un groupe de personnes de tous âges étudier une affaire calmement et objectivement, peu importe à quel point elle est triviale. Ça fait en sorte que les gens se disent « Oh, ce n’est peut-être pas une si bonne idée finalement » ou au moins ça leur fait penser qu’ils n’ont plus envie d’être sanctionnés.

Conclusion

Qu’est-ce que ça signifie pour votre vie, si vous grandissez au sein d’une démocratie qui a été maintenue durablement ? Ça signifie que vous savez que vous êtes autonome et responsable 4NdT : « empowered ». Ça signifie que vous savez comment vous conduire. Ça signifie que vous savez comment être sérieux quand il faut et super bien vous amuser le reste du temps. Ça signifie que vous respirez un sens des valeurs qui vous serviront pendant le reste de votre vie et feront de vous un précieux ami, employé, étudiant, parent, et bien d’autres choses encore.

Pour résumer la durabilité dans une école démocratique, je vais revenir à quelque chose dont j’ai assez peu parlé aujourd’hui. Vous devez la maintenir en marche via des relations publiques et un recrutement permanents. Vous devez créer des sites web qui sont beaux et informatifs, ainsi que votre propre documentation. Et vous devez vous rappeler à chaque instant que vous êtes en train de créer pour toujours et à jamais une belle institution qui donne aux enfants leurs responsabilités et les traite comme des êtres humains. C’est toujours quelque chose de très inhabituel. Ça veut dire que vous êtes à l’avant-garde, et être à l’avant-garde n’est jamais facile. C’est froid, le monde est hostile, on s’y sent seul. Vous êtes le sujet d’attaques constantes et pourtant c’est assez exaltant. Votre capacité et celles des autres personnes dans votre école ou dans votre groupe de vous souvenir de ces choses-là et de toujours faire de votre mieux, c’est ça qui maintient l’école durablement.

Mimsy Sadofsky
Traduction d’Antoine Guenet

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Notes   [ + ]

1. NdT : Les titres des paragraphes ne sont pas inclus dans l’article original mais sont de moi.
2. Daniel Greenberg and Mimsy Sadofsky, Starting a Sudbury School: A Summary of the Experiences of 15 Start-up Groups, Sudbury Valley School Press, Framingham, MA 1998.
3. NdT : « due process »
4. NdT : « empowered »

A propos de Antoine Guenet

Né en 1986. Père, musicien, professeur de musique depuis 10 ans, et beaucoup d'autres choses. Avec mon épouse Susan, j'ai décidé de lancer le projet d'ouvrir une école Sudbury de langue ouverte au centre de la Belgique.


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