Les Idées Centrales du Modèle Sudbury (par Daniel Greenberg)


Avant-propos

Ce qui suit est basé sur une conférence donnée par Daniel Greenberg en 2005 lors d’un atelier pour membres du personnel d’écoles Sudbury et pour groupes fondateurs d’écoles Sudbury. La conférence entière est disponible sur CD sur le site de Sudbury Valley. La transcription ici traduite est aussi disponible en version originale sur le site de Sudbury Valley (ici).

Daniel Greenberg (né en 1934) est un des fondateurs de l’École Sudbury Valley, qui sert de modèle à l’École Autonome. Il a publié de nombreux livres sur le modèle Sudbury et est régulièrement décrit comme « philosophe principal » parmi les fondateurs de l’école. Il était auparavant professeur de physique et d’histoire à l’Université de Columbia.
Je tiens à remercier les commis aux relations publiques de Sudbury Valley School (Mimsy Sadofsky et Daniel Greenberg) pour leur aimable autorisation de publier mes traductions de leur blog ici.

L’article1NdT : Les titres des paragraphes ne sont pas inclus dans l’article original mais sont de moi.

L’école Sudbury Valley a consciemment été modelée sur l’expérience américaine. Notre première publication, The Crisis in American Education, traitait du fait que les valeurs de cette école formaient un parallèle avec celles de la société américaine. À l’époque, nous étions suffisamment naïfs pour penser que ce fait devrait convaincre plus facilement que si elle était en conflit avec les valeurs américaines. Tandis que le temps passait et que le système scolaire public ne s’était pas converti au modèle Sudbury, nous avons dû faire face au fait qu’un changement massif ne se produisait pas, et essayer de comprendre pourquoi.

Pourquoi est-ce si difficile d’expliquer l’école aux Américains ? Pourquoi est-ce si difficile pour les Américains d’accepter ses postulats ? Et pourquoi est-ce si difficile à faire accepter dans le reste du monde ?

Tant qu’on y est, on peut se demander pourquoi les valeurs et principes américains sont si difficiles à accepter pour les Américains, même en-dehors du domaine de l’éducation. Pourquoi tant d’Américains ont-ils tant de mal à lier leurs pratiques à leurs idéaux ? On peut lire beaucoup de choses à ce sujet dans nos livres d’histoire, qui transmettent souvent un sentiment de déception et contiennent souvent des accusations d’hypocrisie. Comment les Pères Fondateurs pouvaient-ils être sérieux au sujet de ces idéaux et avoir des esclaves ? Leurs belles paroles étaient-elles juste une couverture pour le mal qu’ils perpétraient ? Pourquoi y a-t-il tant de discrimination dans notre société aujourd’hui, alors que nos idéaux militent clairement contre ça ? Je pense enfin avoir une idée de pourquoi cela se produit. Pour expliquer ça, nous devons vraiment examiner les idéaux du système américain en profondeur, idéaux que réfléchit le modèle Sudbury. Il s’avère que quelques faits intéressants et troublants émergent, et que ces faits clarifient considérablement la situation, tant dans cette école que dans le pays.

Les idéaux américains centraux et leur origine judéo-chrétienne

 

Il y a quelques idéaux américains centraux. L’un d’entre eux est l’égalité fondamentale de chaque individu. Ça se trouve au cœur de la mentalité américaine. Toutes les personnes sont fondamentalement égales. C’est une phrase qui a du sens pour toute personne née et ayant grandi dans ce pays.

Un second idéal américain central est le caractère sacré de la vie humaine. Toute vie humaine est sacrée. On peut s’en fait une idée quand les Américains parlent de guerre ; quel que soit le niveau de soutien populaire pour un certaine guerre, il y a toujours énormément de douleur dans cette société quant aux pertes humaines. Ce n’est pas pour dire que les gens dans les autres pays ne sont pas affligées quand leurs proches sont tués à la guerre, mais pour un bonne partie du monde, la notion selon laquelle la guerre est une partie normale du processus politique internationale est acceptée (selon la formulation notoire de Clausewitz : « la guerre est une extension de la diplomatie ») et c’est dommage que des gens doivent mourir mais c’est comme ça. Les Américains n’ont jamais été à l’aise avec ça. Quand des Américains se font tuer, on est furieux et on fait tout pour éviter que ça se produise.

D’où vient l’idée de l’égalité entre toute personne ? Quelle est son origine ? Regardez autour de vous. Une des choses les plus évidentes sur l’espèce humaine est que les gens ne sont pas égaux. Certains d’entre nous sont grands, d’autres sont petits. Certains d’entre nous sont minces, d’autres sont gros. Certains sont vieux, d’autres sont jeunes. Certains sont athlétiques, d’autres ne le sont pas. Si j’entrais dans une pièce et disais « J’ai fait une grande découverte biologique. Chaque être humain pèse le même poids, ce sont juste nos balances qui sont différentes. En réalité, nous pesons tous 55kg, il faut tarer votre balance. », on se moquerait de moi, et ce serait bien mérité. Que vous soyez dans une société primitive tribale ou dans la société la plus technologiquement évoluée du monde, les gens ne sont pas égaux. Ou plutôt, ils ne sont clairement pas pareil. Donc nous devons nous demander : que voulons-nous dire quand nous disons que les gens sont égaux ? D’où vient cette idée, alors qu’elle est si clairement contraire à notre expérience ?

Pendant que nous y sommes, d’où vient l’idée que toute vie est sacrée ? Historiquement, le monde n’a jamais considéré la vie humaine comme sacrée. La nature ne considère pas la vie comme sacrée. Je trouve toujours ça amusant quand les gens s’inquiètent de restreindre la quantité de TV que leurs enfants regardent, de manière à ce qu’ils ne soient pas exposés à la violence. Ils veulent plutôt que leurs enfants regardent des programmes éducatifs alors ils regardent National Geographic ou PBS et ils voient des animaux se manger les uns les autres ou des lions sauter sur des gazelles qui essayent de s’échapper, et les déchirer de leurs crocs. La nature est négligente de la vie et de la vie humaine aussi. Les tsunamis, tremblements de terre, volcans, ouragans et autres catastrophes naturelles ne font aucun effort pour épargner les être humains. Et il n’y a aucun moyen d’épargner qui que ce soit de la mort ultime. Alors qu’est-ce qu’il y a de si sacré à la vie ?

La réponse à ces question est surprenante : ces deux idées trouvent leur origine dans la Bible. Elles sont au cœur de la tradition religieuse judéo-chrétienne, qui a ensuite été étendue à l’Islam. Ces trois religions partagent un récit commun de la Création et donc un concept commun de la nature de la race humaine et de la vie humaine. Ces concepts étaient des inventions extrêmement innovantes, et à en juger par la vitesse à laquelle ils ont été acceptés dans le monde ancien, on ne peut pas dire qu’ils ont eu un succès instantané. La minuscule peuplade des Hébreux les avaient au cœur de leur religion depuis à peu près 1200 ans avant qu’ils soient adoptés par le monde chrétien qui se propageait lentement. Des centaines d’années ont encore passé avant que l’Islam ne naisse et ne propage son influence. Encore aujourd’hui, après environ 3000 ans, quand on additionne les Juifs, Chrétiens et Musulmans du monde, on n’est toujours pas proche de la population totale du monde.

Ce que nous avons là, c’est le produit conceptuel d’une petite société du Moyen Orient ancien, exprimé au tout début de leurs saintes Écritures, dans le récit de la création du monde. Il y a en fait deux histoires de la création mais elles sont toutes les deux similaires en un point fondamental : qu’un ensemble d’êtres humains a été initialement créé. Dans la première histoire de la création, Dieu prend de la glaise et crée l’homme et la femme simultanément ; dans la seconde, Dieu crée un homme et l’homme se sentait seul alors Dieu l’a divisé et créé la femme à partir de sa moitié. Dans les deux cas cependant, nous avons un unique couple à l’origine de l’entière race humaine et juste là, on a un concept d’égalité humaine qui ne peut être nié : nous sommes tous une seule famille, la « famille humaine ». L’idée de la famille humaine est une invention biblique. Chacun d’entre nous appartient à une unique famille globale. Chaque culture fait une différence entre la façon dont on traite la famille et la façon dont on traite les autres personnes. La famille, c’est la famille, dans un sens profond, tous les membres d’une famille sont égaux. On donnerait sa vie pour sa famille, on sacrifierait tout pour sa famille. On entretient sa famille, on se fâche avec sa famille, on aime sa famille, vieux et jeunes, gros et maigres, grands et petits, hommes et femmes, il n’y a aucune différence. On a tous un lien de sang. C’est le sens de l’égalité humaine et c’est de là qu’elle vient.

Le second concept, le caractère sacré de la vie humaine, vient un peu plus tard dans la Bible, dans l’histoire de Caïn et Abel. Deux frères se chamaillent – c’est bien habituel dans le monde – et l’un d’entre eux se fâche sur l’autre et le tue. Dans l’histoire biblique, il y a une suite sans équivoque. Dieu dit à Caïn : « Qu’as-tu fait ? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi. » C’est une des phrases les plus puissantes jamais écrites. Le sang d’un être humain a une voix qui crie à Dieu à partir de la Terre. Ce n’est pas une masse liquide sans vie ; c’est l’incarnation d’une âme humaine et Dieu entend ce cri et punit le coupable parce qu’il a violé le caractère sacré de la vie que Dieu a insufflée à la race humaine. En outre, dans la première histoire de la création, Dieu est cité comme suit, avant la création de l’homme : « Faisons l’homme à notre image », et l’histoire continue en insistant sur le fait que l’espèce humaine a bien été créée à l’image de Dieu. Donc nous ne sommes pas seulement les membres d’une même famille, nous avons tous une essence divine et rien ne peut être plus sacré que d’être créé à l’image de Dieu.

Donc le caractère sacré de la vie et l’égalité de tous les êtres humains sont des concepts religieux trouvant leur origine dans la Bible. En effet, on peut trouver beaucoup d’exemples insistant sur ces valeurs. Par exemple, la Bible insiste sur le fait que tout processus judiciaire traite chacun de manière égale. Personne ne peut bénéficier de son statut : les pauvres ne peuvent être traités de manière plus favorable parce qu’ils sont pauvres et les riches ne peuvent obtenir de traitement particulier parce qu’ils sont riches. De même, quand les anciens Israélites réclament un roi, disant vouloir être comme tout le monde, ils approchent le prophète Samuel avec leur demande. Samuel proteste fortement : « Dieu est le seul roi » et il base son objection sur la notion selon laquelle tous les Israélites sont intrinsèquement égaux et que par conséquent personne ne devrait être placé au-dessus des autres. Il y a énormément d’exemples intéressants tout au long de la Bible, chacun illustrant à quel point ces deux concepts étaient profondément estimés.

Ce n’est pas un accident qu’au 20ème siècle, les deux régimes les plus brutaux de l’histoire de l’humanité visaient spécifiquement la tradition religieuse judéo-chrétienne. Avec les Nazis, l’opposition étaient focalisée d’emblée concentrée sur celle-ci ; elle se trouve au cœur de leurs convictions. L’ennemi principal, pour Hitler, c’étaient les Juifs, les créateurs ultimes de ce qu’il nommait une moralité corrompue qui imaginait un monde dans lequel toute personne était égale et la vie était sacrée. Ces notions étaient intrinsèquement absurdes pour les Nazis, qui avaient une vision du monde basée sur la race et créant de claires différences entre le droit à la vie de divers groupes raciaux. Les Communistes Bolcheviques ont fait exactement la même chose. Ils visaient la religion en général et la religion judéo-chrétienne en particulier. Ils ont fermé le plus d’églises possible et étaient des militants athées parce que l’idée fondamentale derrière le Bolchévisme était la suprématie de la communauté sur tout individu. En basant leurs actions sur ce concept, ils ont anéanti 40-50 millions de personnes, prétendument pour le bien de la société dans son ensemble.

Nous avons donc ici deux idées qui sont contraires à notre expérience quotidienne, qui ne sont pas inscrites dans notre héritage biologique évolutionnaire, et qui sont contraires à nos instincts naturels. Elles sont le produit d’une sensibilité morale qui a été développée par des humains. Et c’est important de se souvenir du fait que, finalement, le cerveau humain est aussi le produit de l’évolution. Le fait que les êtres humains créent des systèmes moraux est en soi un produit de l’évolution. Donc nous avons ici un casse-tête biologique : l’évolution créant une créature qui veut la défier, qui veut créer des règles agissant contre elle.

Les cultures occidentales ont adopté ces idées. Même les peuples laïcs les ont adoptées ; elles ne sont plus liées à la religion dans notre culture. Les origines religieuses ne sont pas considérées comme pertinentes. La culture occidentale laïque en général a accepté la notion selon laquelle la vie serait sacrée et les gens seraient égaux. C’est à mon sens un fait remarquable que même des personnes qui ne sont pas associées avec quelque religion que ce soit soient d’une manière ou d’une autre liées à ces idées par leurs racines et par les origines religieuses de la culture dans laquelle elles vivent.

Donc, une des raisons pour lesquelles ces postulats sont difficiles à défendre pour l’Amérique et pour l’école, est qu’ils sont contraires à notre nature biologique basique, et qu’ils sont une création morale d’une culture très spécifique. Ce n’est pas quelque chose qui vient naturellement aux gens. Peu importe combien de fois nous disons ces mots, nous sommes retenus par une nature biologique qui crie l’inverse. Donc, à l’école, chaque parent qui nous aborde possède la même nature biologique qui crie de manière subliminale contre ce que nous disons, et ils se battent avec ce conflit.

Nous avons ce genre de conflits dans plein de domaines. Par exemple, par rapport au comportement sexuel, que toute société restreint de manières qui vont à l’encontre de nos tendances naturelles, il y a toujours des problèmes découlant de conflits internes. La nature appelle à la copulation et si vous imposez des inhibitions là-dessus, vous créez des conflits. J’ai beaucoup de sympathie pour les gens qui prêchent une chose comme l’abstinence, puis sont découverts au lit avec quelqu’un. J’ai beaucoup de sympathie parce que c’est un vrai combat. Je ne les traite pas d’hypocrites ; je dirais plutôt que ce sont des gens qui se sont battus avec quelque chose de très difficile et en sont ressortis d’un côté particulier, qui ne me parle pas nécessairement, mais je peux certainement comprendre que ce n’est pas facile pour eux.

Un second problème est introduit par les concepts d’égalité et du caractère sacré de la vie. L’espèce humaine est, par nature, une espèce sociale. Les êtres humains ne s’épanouissent pas dans l’isolement. Tant qu’un être humain est seul, c’est très bien de dire « mon individualité prime » ou « ma vie est sacrée » ; mais dès l’instant où les êtres humains sont placés dans une situation où ils partagent leur vie avec d’autres êtres humains, on a un conflit fondamental. On a le conflit de gens qui veulent s’associer à d’autres gens qui sont tout autant des individus qu’eux et ont tout autant d’intérêt à vivre leur propre vie, à poursuivre leurs propres intérêts et à faire leur petite affaire qu’eux, mais qui ne sont pas pareils. Les gens ne sont pas les miroirs ou les clones les uns des autres. Tant qu’il y a la moindre interaction sociale, le conflit entre créer un groupe viable et l’individualité à laquelle on a donné tant d’importance, émerge. Ce conflit est inévitable parce que le cerveau humain est si complexe qu’il est garanti que chaque être humain ait sa propre vision individuelle du monde, son propre caractère, sa propre personnalité, ses propres aspirations et idéaux.

La tension entre individu et communauté

Donc, de par la nature-même de l’espèce, si vous embrassez un système moral dans lequel l’individualité et la vie sont sacrés, un dilemme émergera quant à la nature sociale de l’homme. Le problème de la réconciliation d’un individu avec la société est un problème dans n’importe quelle vision du monde, mais il est particulièrement bouleversant dans la vision judéo-chrétienne du monde, que la culture occidentale a adoptée, parce que nous donnons tant de valeur à l’individu. En effet, dans un pays comme les Etats-Unis, ce conflit est encore plus intense, parce que nous ne laissons tomber aucune part de notre individualité volontairement. Nous voulons tous vivre une vie qui a du sens pour nous, et pourtant en même temps nous voulons créer une communauté. Toutes les théories politiques abordent ce problème ; dans un sens, c’est de cela qu’il s’agit, en théorie politique, et je ne pense pas que nous devrions sous-estimer à quel point c’est difficile.

Les gens se sont battus avec ce dilemme pendant des milliers d’années, en monarchie, en autocratie, en dictature militaire, en démocratie tribale et dans toute autre forme de gouvernement. Au cours des trois ou quatre cent dernières années – relativement récemment, d’une perspective historique – le concept de Démocratie Libérale a été inventé pour aborder ce problème socio-politique de manière stable. Et une forme unique de Démocratie Libérale a été confectionnée dans ce pays d’une manière très consciente.

En effet, la question basique sous-jacente à toutes les délibérations des Pères Fondateurs était de déterminer comment créer un gouvernement qui ne piétine pas les individus constituant la société gouvernée ; un gouvernement qui augmente la capacité de l’individu à être productif et à réaliser ses objectifs, et qui en même temps augmente la capacité de la communauté à être un tout viable et cohésif. Ça a demandé un effort monumental. Le résultat de leur travail était une structure complexe. Ce n’est pas non plus un accident que la Constitution soit complexe : le problème qu’elle aborde est complexe, et ils ont conçu une tapisserie politique compliquée et délicate pour y amener une solution.

Du fait du travail ingénieux de ces grands hommes, la culture américaine est devenue une combinaison hautement innovante de deux créations uniques de l’esprit humain : la création morale de la tradition judéo-chrétienne, incarnant l’égalité humaine et le caractère sacré de la vie ; et la création politique des Pères Fondateurs, la version américaine de la Démocratie Libérale.

Les Pères Fondateurs révèlent les origines de leur point de vue dans ce qui est probablement le passage le plus renommé de l’écriture politique, dans la Déclaration d’Indépendance – un passage fréquemment cité dans les décisions légales de la Cour Suprême en tant qu’indicateur valide des intentions des Fondateurs, même si la Déclaration d’Indépendance n’est pas un document juridique contraignant dans le système légal américain.

Je fais référence aux mots : « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. »2 »We hold these truths to be self evident, that all men are created equal. That they are endowed by their Creator with certain unalienable rights. That among these are life, liberty and the pursuit of happiness. That to secure these rights, governments are instituted among men, deriving their just powers from the consent of the governed. ».

Ce passage mérite d’être lu attentivement. Pensez à la première phrase : « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes ». La première chose qui vous saute au visage est la réalisation du fait que ces vérités ne sont absolument pas « évidentes pour elles-mêmes » ! Du tout ! En fait, ce document est le premier à déclarer que ces assertions sont des « vérités » et encore plus qu’elles sont « évidentes pour elles-mêmes ». À mon sens, cette déclaration est une tentative audacieuse de la part des Pères Fondateurs de duper les lecteurs, comme on le fait souvent dans les débats quand on dit « bien sûr ». Si on doit y mettre les mots « bien sûr », on sait qu’on a un argument faible, parce qu’on ne peut pas l’appuyer autrement qu’en déclarant que c’est vrai.

La première soi-disant vérité trahit son origine biblique tout de suite. N’est-ce pas remarquable ? D’emblée. C’est une claire affirmation du fait que le Créateur a créé tous les hommes égaux. Rappelez-vous, ceci est la Déclaration d’Indépendance, pas un document de l’Église, pas un sermon rabbinique ou les mots d’un ayatollah ; c’est la Déclaration d’Indépendance des non sectaires États-Unis d’Amérique. Cette affirmation révèle clairement son origine exacte – le récit biblique de la création. Peu importe ce qu’on pense du Premier Amendement, concernant la séparation de l’Église et de l’État et la place de la religion dans le gouvernement, nul ne peut douter de la place de la tradition judéo-chrétienne dans les esprits des Pères Fondateurs quand ils ont établi ce pays. C’est juste là, noir sur blanc.

Quand on va plus loin que la déclaration d’ouverture, on est directement à flot. Il n’y a rien dans la tradition judéo-chrétienne ou dans l’entière littérature de la culture occidentale qui indique une « vérité évidente pour elle-même » selon laquelle tous les hommes sont doués de droits inaliénables. Ce concept n’existe pas. La Déclaration d’Indépendance est le premier document officiel dans lequel cette idée apparaît. Et regardez ce que sont ces « droits ». On peut présenter des arguments pour défendre que le « droit à la vie » trouve son origine dans la Bible, mais le droit à la liberté individuelle ? La liberté est un droit inaliénable dans l’histoire de l’espèce humaine ? Et quid de « la recherche du bonheur » qui veut dire, dans leur langue, la capacité à mener une vie qui a du sens ? Un droit inaliénable ? Pour chaque être humain ? Ce sont des totales inventions des Pères Fondateurs.

Puis on en vient à la question essentielle, le rôle du gouvernement vis-à-vis de l’individu. Pourquoi le gouvernement a-t-il droit à quelque autorité que ce soit ? D’où vient-elle ? En fait, le problème le plus difficile auquel soit confronté tout gouvernement, peu importe sa forme, a toujours été d’établir sa légitimité. Et puis là, dans la Déclaration d’Indépendance, on trouve l’affirmation qu’il est une vérité évidente pour elle-même que le « juste pouvoir » des gouvernements « émane du consentement des gouvernés ». Même les théoriciens du contrat social ne pensaient pas tous qu’il fallait avoir le consentement des gouvernés de manière continue. Pour la plupart d’entre eux, une fois qu’une société avait passé un contrat, c’était pour de bon.

Donc, les Pères Fondateurs ont présenté une véritable invention concernant la façon de résoudre le conflit entre l’individu et la société – une invention originale, unique et étrange. La Constitution qu’ils ont conçue était un mécanisme détaillé pour élaborer les détails spécifiques de ces idées et on y travaille toujours. Nous voilà, plus de 200 ans plus tard, et ce pays travaille toujours à sa Constitution ! On n’a toujours pas trouvé toutes les réponses. C’est un dilemme vivant.

Les idées centrales de la démocratie occidentale moderne

« Les droits de l’homme et du citoyen », Lambert Antoine Claessens (1795) – Rijksmuseum Amsterdam, via Wikimedia Commons

Jetons un œil aux idées centrales de leur invention politique. La première idée est qu’afin de créer une société qui fonctionne, les gens doivent abandonner une part de leur individualité à une autre autorité. La deuxième idée centrale a à voir avec la reconnaissance de la diversité humaine. Vu que les gens sont tellement différents les uns des autres, c’est évident qu’il est impossible d’être d’accord en tout point quand on se rassemble pour former un gouvernement. On ne peut vraisemblablement pas obtenir l’unanimité sur chaque question qui se présente à un groupe de personnes. Donc, il est nécessaire de créer un mécanisme de prise de décisions, un mécanisme qui, par nécessité, déplaira à certaines personnes. Donc il faut accepter d’emblée, non seulement qu’il faudra abandonner une part de son individualité à une autorité, mais aussi que certaines personnes seront toujours mécontentes. La Constitution crée certaines formes à travers lesquelles sont prises les décisions, mais peu importe la forme, le point clé est qu’une méthode est conçue pour atteindre cet objectif.

La troisième idée centrale est qu’indépendamment du gouvernement et indépendamment de la façon dont on prend les décisions, il y a des décisions qu’on ne peut pas prendre – celles qui ont à voir avec les « droits inaliénables ». Nous sommes le seul pays à avoir une Déclaration de Droits, ou du moins un Déclaration de Droits sérieuse avec laquelle on peut aller au tribunal et gagner son procès.

Une quatrième idée centrale est comprise dans ces droits inaliénables – le concept de « procédure équitable » (NdT : « due process »). Ce concept exige qu’à la création d’une Démocratie Libérale, il est important que les règles soient promulguées clairement, qu’elles s’appliquent de manière égale pour chacun et qu’elles soient appliquées impartialement.

Les idées centrales du modèle d’école Sudbury

L’école Sudbury Valley

Ce sont les mêmes idées qui se trouvent au cœur du modèle d’école Sudbury. C’est pour cela que nous pensions que ce serait facile à défendre dans ce pays. Étant donné que nous sommes intégrés dans cette culture, nous pensions ne pas avoir à dire que ces idées sont évidentes pour elles-mêmes, parce que la société l’a déjà dit et que ce problème a déjà été traité ! Nous disons simplement que nous sommes intégrés dans la culture et que nous la reflétons. Il s’est avéré, pour notre plus grande consternation, que nous nous sommes retrouvé confrontés au même problème que l’ensemble de la société américaine. Nous avons des idéaux, les mêmes que ceux de la culture américaine. Nous détaillons ces idéaux explicitement, comme le fait la culture américaine. Mais l’Amérique se bat depuis des siècles pour les pratiquer, une bataille qui n’est pas prête d’être gagnée. Nous sommes toujours bien loin de l’égalité des races et des sexes, de la totale tolérance religieuse et du total respect mutuel. Ce sont nos idéaux fondamentaux mais en être à la hauteur est extrêmement difficile. Si je parle à n’importe quel groupe de personnes dans ce pays et leur demande « Quels sont vos idéaux sociaux et éthiques », ils énuméreront ceux dont j’ai parlé, parce qu’ils les ont appris à l’école, et ils sont sincères dans le fait qu’ils ressentent qu’ils croient réellement à ces idéaux. Mais si je les confrontent à des aspects spécifiques dans leur vie, si je demande « Comment se fait-il que, dans la vraie vie, vous vous comportez de telle ou telle manière », ils ne veulent pas y être confrontés. Ils ne veulent pas être accusés de ne pas être en accord avec leurs croyances. C’est la réalité quotidienne. Les idéaux sont difficiles à défendre.

Quand on parle de l’école, on ne se rend pas la tâche facile parce qu’on envoie implicitement au visage des gens les contradictions de leur vie. En substance, on leur dit « Votre vie n’est pas en accord avec vos valeurs ». Bien sûr, on ne le dit jamais purement et simplement – on n’envisagerait pas de le dire si effrontément, c’est irrespectueux. On ne déclare pas à un parent qui vient pour un entretien : « Vous êtes hypocrite ». On leur parle juste de ce merveilleux modèle éducatif, dans lequel chacun est traité de manière égale, chacun est respecté, chacun a une voix égale, chacun a son mot à dire. Tout ça a un air de déjà vu. Ils ont déjà entendu tout ça. Et ils sont déjà mal à l’aise quant au fait de ne pas pratiquer ces idéaux dans leur propre vie adulte. Ce que nous disons, en réalité, c’est « Vous ne vivez pas en accord avec ces idéaux dans votre vie, mais nous voulons que vous acceptiez le fait que vos enfants le feront, malgré le fait que ce ne soit pas votre cas ». C’est un défi de taille. C’est aussi dur à défendre que vous puissiez l’imaginer. Il faut bien comprendre ça. Nous devons comprendre que quand on pense se concentrer sur l’éducation, ce qu’on suggère en fait aux parents est que même s’ils ne vivent pas en accord avec leurs idéaux, nous demandons qu’ils permettent à leurs enfants de le faire. C’est une demande très difficile.

Il n’y a pas de moyen rapide de combler le fossé entre l’idéal et la pratique. Ce pays y travaille depuis plus de 200 ans et nous sommes toujours loin de notre but. Il n’y a pas non plus de raccourci pour faire ça dans le monde éducatif. En effet, il y a peu d’espoir d’accomplir une harmonie entre l’idéal et la pratique en masse dans le monde éducatif tant que cette harmonie n’est pas beaucoup plus répandue dans la société.

Qu’en est-il d’autres pays ? Certains observateurs, récemment, ayant écrit au sujet de la tendance historique globale des sociétés à progresser en direction de la Démocratie Libérale et la tendance de ces idées centrales à devenir admises universellement. Dans la mesure où c’est le cas, le modèle Sudbury sera compatible avec un nombre de plus en plus grand de sociétés. Si vous essayez d’établir une école Sudbury dans une culture qui n’accepte pas ces idées centrales, la tâche sera encore plus difficile qu’elle l’est pour nous, parce que vous ne combattez pas seulement la résistance que nous combattons mais aussi la culture ambiante, qui ne souscrit pas à l’essence du modèle.

Si je devais regarder une école et poser la question « Est-ce une école du modèle Sudbury ?« , je regarderais deux choses. Premièrement, que le comportement des enfants envers les enfants, des adultes envers les adultes, des adultes envers les enfants et des enfants envers les adultes ne diffère aucunement du comportement approprié entre adultes dans la société au sens plus large, hors de la famille. Si les gens se traitent les uns les autres à l’école comme les adultes traitent leurs pairs adultes dans la société en général, avec le même degré de respect mutuel, alors vous avez là une école dans laquelle les croyances centrales en l’égalité et le caractère sacré de chaque individu sont réalisées en pratique. Ensuite, ça doit être une institution dans laquelle il n’y a aucune autorité au-delà de celle qui est accordée par le consentement des gouvernés, de manière continue et constante. Il ne peut pas y avoir de zones de prise de décision réservées à un sous-groupe particulier, trié sur le volet. Il ne peut pas y avoir d’autorité autre que celle qui dérive du consentement des gouvernés d’une manière accordant une voix égale à chaque membre de la communauté. Ce sont là les idées centrales qui définissent une école Sudbury.

Daniel Greenberg
Traduction d’Antoine Guenet

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Notes   [ + ]

1. NdT : Les titres des paragraphes ne sont pas inclus dans l’article original mais sont de moi.
2.  »We hold these truths to be self evident, that all men are created equal. That they are endowed by their Creator with certain unalienable rights. That among these are life, liberty and the pursuit of happiness. That to secure these rights, governments are instituted among men, deriving their just powers from the consent of the governed. »

A propos de Antoine Guenet

Né en 1986. Père, musicien, professeur de musique depuis 10 ans, et beaucoup d'autres choses. Avec mon épouse Susan, j'ai décidé de lancer le projet d'ouvrir une école Sudbury de langue ouverte au centre de la Belgique.

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