Les enfants s’éduquent tout seuls IV : Les leçons de Sudbury Valley (par Dr. Peter Gray) 2


Depuis près de cinquante ans les enfants s’éduquent eux-mêmes dans cette école.

Les enfants s’éduquent tous seuls : Partie 4/4
Partie 1 : Exposé d’une partie des preuves.
Partie 2 : Nous savons tous que c’est vrai pour les petits enfants.
Partie 3 : La sagesse des chasseurs-cueilleurs.
Partie 4 : Les leçons de Sudbury Valley.

Avant-propos

Ce qui suit est un article de Dr. Peter Gray, publié sur Psychology Today (l’article original est disponible ici) le 13 août 2008.

Dr. Peter Gray est professeur et chercheur à Boston College. Il est l’auteur de Free to Learn: Why Unleashing the Instinct to Play Will Make Our Children Happier, More Self-Reliant, and Better Students for Life, (Basic Books, 2013), et de Psychology (Worth Publishers, un manuel d’université dans sa septième édition). Il a conduit et publié des études en psychologie comparative, évolutionnaire, développementale et éducative. Il est diplômé de l’Université de Columbia et a obtenu son doctorat en biologie à la Rockefeller University. Son travail actuel se concentre principalement sur les moyens d’apprentissage naturels des enfants et la valeur à long terme du jeu.
Je tiens à remercier le Dr. Gray pour son aimable autorisation de publier ma traduction de son article sur ce blog.

L’article

L'école Sudbury Valley

L’école Sudbury Valley

L’école Sudbury Valley est le secret le mieux gardé de l’éducation américaine, depuis plus de quarante ans. La plupart des étudiants en sciences de l’éducation n’en ont jamais entendu parler. Les professeurs en sciences de l’éducation l’ignorent, pas par malveillance mais parce qu’ils ne peuvent l’absorber dans le cadre de leur pensée éducative. Le modèle éducatif Sudbury Valley n’est pas une variante de l’éducation standard. Ce n’est pas une version progressive de la scolarisation traditionnelle. Ce n’est pas une école Montessori ou un école Dewey ou une école constructiviste de Piaget. C’est quelque chose de totalement différent. Pour comprendre l’école, on doit partir d’une mentalité complètement différente de celle qui domine la pensée éducative actuelle. On doit partir de la réflexion suivante : les adultes ne contrôlent pas l’éducation des enfants ; les enfants s’éduquent tous seuls.

Mais le secret se dévoile, répandu en grande partie par des étudiants et d’autres personnes ayant vécu l’expérience de l’École Sudbury Valley directement. Aujourd’hui, au moins deux douzaines d’écoles s’inspirent de Sudbury Valley. Je prédis que dans cinquante ans, si pas plus tôt, le modèle Sudbury Valley sera représenté dans tous les manuels d’éducation standards et qu’il sera adopté par de nombreux systèmes scolaires publiques. Je prédis que dans cinquante ans, l’approche éducative actuelle sera perçue par beaucoup d’éducateurs, si pas tous, comme étant un vestige barbare du passé. Les gens se demanderont pourquoi le monde a pris tant de temps à faire face à une idée si simple et si évidente que celle sur laquelle est basée l’École Sudbury Valley : les enfants s’éduquent tous seuls ; on ne doit pas le faire pour eux.

Dans le billet précédent, j’ai résumé les preuves que les enfants chasseurs-cueilleurs apprennent la quantité extraordinaire de choses qu’ils ont besoin de connaitre ou de savoir faire afin de devenir des adultes fonctionnels à travers leurs propres jeux et explorations auto-dirigées. Dans le billet avant ça, j’ai soulevé le fait que les enfants dans notre culture apprennent grand nombre des leçons les plus difficiles de leur vie avant d’entrer à l’école, entièrement de leur propre initiative, sans être guidés ou poussés par des adultes. Et maintenant, en me basant sur les expériences de l’École Sudbury Valley, je soutiens que l’auto-éducation fonctionne tout aussi bien pour les enfants d’âge scolaire et pour les adolescents dans notre culture que pour les petits enfants et les chasseurs-cueilleurs.

Depuis de nombreuses années, j’ai l’opportunité d’observer l’École Sudbury Valley, non seulement en tant que père d’un étudiant qui y est allé mais aussi en tant qu’académicien utilisant l’école comme ressource pour étudier le jeu et l’apprentissage auto-dirigé. Ici, je vous en dirai un peu au sujet de l’école.

D’abord, quelques faits basiques. L’école a été fondée il y a 40 ans 1NdT : l’article date de 2008. L’école a été fondée en 1968. et est en fonctionnement continu depuis. C’est une école privée, à Framingham dans le Massachusetts, aux États-Unis, ouverte aux étudiants âgés de quatre ans à l’âge de la fin de la scolarité. L’école n’est en aucun cas élitiste. Elle admet des étudiants sans considération pour la moindre mesure de performance académique et elle fonctionne à un coût par étudiant représentant à peu près la moitié de celui des écoles publiques avoisinantes. L’école a actuellement environ 200 étudiants et dix membres adultes du personnel. Elle est abritée dans un manoir victorien et une étable rénovée, sur un terrain de quatre hectares dans une partie du village qui était principalement rurale quand l’école a ouvert. Maintenant, laissez-moi passer aux faits plus remarquables au sujet du mode opératoire de l’école :

L’école fonctionne par démocratie participative

Règles relatives aux propositions selon le Code Morin, le code de procédures utilisé par le Conseil d'école de l'Ecole Autonome

Règles relatives aux propositions selon le Code Morin, le code de procédures utilisé par le Conseil d’école de l’Ecole Autonome

L’École Sudbury Valley est avant tout une communauté dans laquelle enfants et adolescents connaissent directement les privilèges et responsabilités d’une gouvernance démocratique. L’organe administratif principal est le Conseil d’école2NdT : « School Meeting » à Sudbury Valley qui est composé de tous les étudiants et membres du personnel. Le Conseil d’école se réunit une fois par semaine et fonctionne selon le principe « une personne, un vote ». Il crée les règles de l’école, prend les décisions concernant les achats de l’école, établit des commissions pour superviser les affaires courantes de l’école et il engage et renvoie les membres du personnel. Les enfants de quatre ans y ont la même voix que les étudiants plus âgés et que les membres adultes du personnel.

Aucun membre du personnel de l’école n’est nommé. Chacun a un contrat d’un an qui doit être renouvelé chaque année via une élection à scrutin secret. Étant donné que les électeurs étudiants dépassent en nombre le personnel selon un ratio de 20 sur 1, le personnel qui survit à ce processus et est réélu année après année est celui qui est admiré par les étudiants. Ce sont des personnes gentilles, éthiques et compétentes qui contribuent de manière significative et positive au cadre de l’école. Ce sont des adultes sur lesquels les étudiants peuvent en quelque sorte prendre exemple.

Les règles de l’école sont appliquées par le Comité d’Enquête et d’Arbitrage3NdT : « Judicial Committee » à Sudbury Valley, qui change régulièrement de membres mais inclut toujours un membre du personnel et des étudiants représentant l’entière gamme des âges présents à l’école. Lorsqu’un étudiant ou un membre du personnel est accusé par un autre membre de l’école d’avoir enfreint une règle, l’accusateur et l’accusé doivent comparaître devant le Comité d’Enquête et d’Arbitrage, qui détermine l’innocence ou la culpabilité et, le cas échéant, décide d’une sanction appropriée4NdT : En réalité, c’est un petit peu plus compliqué que ça. Le CEA mène l’enquête, établit un rapport, détermine si des règles sont enfreintes et selon les cas, met en examen. Après, il reçoit la déclaration de l’accusé (« je reconnais/ne reconnais pas avoir enfreint ces règles »). Selon cette déclaration il sanctionne ou informe le Président du Conseil d’école du fait qu’un procès doit être organisé car le CEA n’a pas le pouvoir de déterminer la culpabilité ou l’innocence d’un prévenu qui déclare ne pas avoir enfreint de règle. Voir la procédure de notre CEA.. Dans tout cela, les membres du personnel sont traités de la même manière que les étudiants. Personne n’est au-dessus de la loi.

L’école n’interfère pas avec les activités des étudiants

Créations d'un étudiant de l'Ecole Autonome.

Créations d’un étudiant de l’Ecole Autonome.

Les étudiants sont libres toute la journée, chaque jour, de faire ce qu’ils désirent à l’école, tant qu’ils n’enfreignent aucune règle de l’école. Les règles, toutes créées par le Conseil d’école, sont liées au fait de protéger l’école et de protéger les opportunités des étudiants d’explorer leurs propres intérêts, sans être gênés par les autres. Les membres de l’école ne peuvent pas faire de bruit dans les pièces désignées calmes, mal utiliser du matériel ou le laisser traîner quand ils ont fini, dégrader la propriété de l’école, utiliser des drogues illégales sur le campus, ou se comporter avec une autre personne d’une manière qui fasse que cette personne se sente maltraitée. Les comportements de ce type sont le gros des plaintes du Comité d’Enquête et d’Arbitrage.

Aucune des règles de l’école n’ont à voir avec l’apprentissage. L’école ne donne pas d’examens. Elle n’évalue et ne cote pas le progrès des étudiants5Il y a une exception à l’affirmation selon laquelle l’école n’évalue pas les étudiants. Les étudiants souhaitant obtenir un diplôme secondaire doivent préparer une thèse écrite défendant qu’ils se soient préparés à la vie adulte responsable. Cette thèse est défendue oralement et évaluée par un groupe d’adultes qui sont membre du personnel d’autres écoles suivant le modèle Sudbury.. Il n’y a pas de programme et pas de tentatives de motiver les étudiants à apprendre. Il n’y a des cours que quand les étudiants prennent l’initiative de les organiser et ils ne durent que le temps que les étudiants en veulent. Beaucoup d’étudiants de l’école ne participent jamais à un cours et l’école n’a pas de problème avec ça. Les membres du personnel de l’école ne se considèrent pas comme des enseignants. Ce sont plutôt des membres adultes de la communauté, qui fournissent une grande variété de services, y compris parfois de l’enseignement. La plupart de leur « enseignement » est de la même variété que ce qu’on trouve dans tout cadre humain ; il implique de répondre à des questions sincères et de présenter des idées dans le contexte de réelles conversations.

L’école est un cadre riche pour le jeu et l’exploration et donc pour l’apprentissage

Quelques étudiants au lac de Genval.

Quelques étudiants au lac de Genval.

L’apprentissage, à Sudbury Valley, est généralement une chose accessoire. Il est un effet secondaire du jeu auto-dirigé des étudiants et de leur exploration. L’école est un endroit merveilleux pour jouer et explorer. Elle fournit l’espace et le temps pour de telles activités. Elle fournit aussi du matériel – y compris des ordinateurs, une cuisine équipée, un atelier de menuiserie, une salle d’art, du matériel de plaine de jeux, des jouets et jeux de genres divers et de nombreux livres. Les étudiants ont aussi accès à un étang, un champs et une forêt proche pour le jeu et l’exploration extérieurs. Ceux qui développent un intérêt particulier qui nécessite du nouveau matériel peuvent convaincre le Conseil d’école de l’acheter ou ils peuvent lever les fonds et l’acheter eux-mêmes, par exemple en vendant des biscuits dans l’école.

La ressource la plus importante à l’école, pour la plupart des étudiants, ce sont les autres étudiants, qui entre eux manifestent une gamme d’intérêts et de capacités énorme. Grâce au libre mélange des âges à l’école, les étudiants sont régulièrement en contact avec les activités et idées d’autres personnes plus âgées et plus jeunes qu’eux. Le jeu entre personnes d’âges mixtes offre aux enfants plus jeunes des opportunités constantes d’apprendre des plus âgés. Par exemple, de nombreux étudiants à l’école ont appris à lire en jouant à des jeux qui impliquent des mots écrits (y compris des jeux d’ordinateur) avec des étudiants qui savent déjà lire. Ils apprennent à lire sans même en être conscients6NdT : Voir l’article « Les enfants apprennent tous seuls à lire », du même auteur..

Une grande partie de l’exploration des étudiants à l’école, en particulier celle des adolescents, a lieu via la conversation. Les étudiants parlent d’à peu près tout ce qui est imaginable, entre eux et avec des membres du personnel, et à travers ces conversations, ils se familiarisent avec une énorme gamme d’idées et d’arguments. Comme personne ne représente une autorité officielle, tout ce qui est dit et entendu en conversation est compris comme étant matière à réflexion, pas comme un dogme à mémoriser et à régurgiter lors d’un contrôle. La conversation, à l’inverse de la mémorisation pour un contrôle, stimule l’intellect. Le grand psychologue russe Lev Vygotsky défendait il y a longtemps le fait que la conversation soit la fondation de la pensée supérieure ; et mes observations d’étudiants à Sudbury Valley me convainquent du fait qu’il avait raison. La pensée est un conversation intériorisée ; la conversation extérieure, avec d’autres personnes, lui permet de démarrer.

Des centaines d’anciens étudiants confirment l’efficacité éducative de l’école

Laura Poitras, réalisatrice du documentaire oscarisé "Citizen Four" et ancienne étudiante de Sudbury Valley.

Laura Poitras, réalisatrice du documentaire oscarisé « Citizen Four » et ancienne étudiante de Sudbury Valley.

Ma propre première étude de l’école Sudbury Valley, il y a de nombreuses années, était une étude de suivi des anciens étudiants. Depuis cette époque, l’école elle-même a mené plusieurs études d’anciens étudiants, qui ont été publiées sous forme de livres7Mon étude des anciens étudiants, rédigée en collaboration avec David Chanoff, a été publiée dans l’American Journal of Education, Volume 94, pp 182-213. Les plus récentes études d’anciens étudiants par l’école ont été publiées par la Sudbury Valley School Press et se trouvent sur le site web de l’école.. Toutes ces études ont démontré que l’école fonctionne bien en tant qu’institution éducative.

On trouve des anciens étudiants de Sudbury Valley aujourd’hui dans toutes les carrières que notre société valorise. Ce sont de talentueux artisans, entrepreneurs, artistes, musiciens, scientifiques, travailleurs sociaux, infirmiers, médecins, etc8NdT : Voir « Pourquoi ils aiment leur travail », par Daniel Greenberg, Mimsy Sadofsky et Jason Lempka.. Ceux qui ont choisi de poursuivre des études supérieures n’ont pas eu de difficultés particulières à intégrer les hautes écoles et universités, y compris celles qui sont extrêmement sélectives, ni à bien s’en sortir une fois admis. Beaucoup d’autres ont bien réussi dans leurs carrières sans faire d’études supérieures. Ce qui est plus important encore, c’est que les anciens étudiants se déclarent heureux dans leur vie. Ils sont presque unanimes dans le fait de déclarer qu’ils sont heureux d’avoir été à Sudbury Valley et qu’ils croient que l’école les a mieux préparés que l’aurait fait une école traditionnelle pour les réalités de la vie adulte. Ils préservent à un degré considérable à l’âge adulte l’attitude ludique (et ça veut tout autant dire concentrée et intense que joyeuse) par rapport à leur carrière et à la vie, qu’ils ont développée et affinée pendant qu’ils étaient à l’école.
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Si vous voulez en savoir plus sur l’école Sudbury Valley9NdT : … et que vous comprenez l’anglais. Sinon notre site peut vous informer., un bon point de départ est le site web de l’école. Le philosophe principale de l’école (et aussi un de ses fondateurs) est Daniel Greenberg. Ses livres et d’autres livres sur l’école se trouvent sur le site de l’école. Le dernier livre de Greenberg, que je recommande10NdT : Je le recommande également., est « Turning Learning Right Side Up », écrit en collaboration avec le renommé professeur de commerce et innovateur Russell Ackoff.

Mon propre intérêt n’est pas de promouvoir Sudbury Valley en tant qu’institution mais d’aider à créer un dialogue au sujet du jeu, de la curiosité, de la nature humaine et de l’éducation, qui soit informé entre autres par les expériences de l’école. Pour le moment, je n’en ai que gratté la surface. Je suis sûr que pour la plupart des lecteurs, ce que j’ai dit ici soulève beaucoup plus de questions que ça n’en répond. Posez-les librement et n’hésitez pas à inclure vos doutes et objections.

Peter Gray
Traduit par Antoine Guenet

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Notes   [ + ]

1. NdT : l’article date de 2008. L’école a été fondée en 1968.
2. NdT : « School Meeting » à Sudbury Valley
3. NdT : « Judicial Committee » à Sudbury Valley
4. NdT : En réalité, c’est un petit peu plus compliqué que ça. Le CEA mène l’enquête, établit un rapport, détermine si des règles sont enfreintes et selon les cas, met en examen. Après, il reçoit la déclaration de l’accusé (« je reconnais/ne reconnais pas avoir enfreint ces règles »). Selon cette déclaration il sanctionne ou informe le Président du Conseil d’école du fait qu’un procès doit être organisé car le CEA n’a pas le pouvoir de déterminer la culpabilité ou l’innocence d’un prévenu qui déclare ne pas avoir enfreint de règle. Voir la procédure de notre CEA.
5. Il y a une exception à l’affirmation selon laquelle l’école n’évalue pas les étudiants. Les étudiants souhaitant obtenir un diplôme secondaire doivent préparer une thèse écrite défendant qu’ils se soient préparés à la vie adulte responsable. Cette thèse est défendue oralement et évaluée par un groupe d’adultes qui sont membre du personnel d’autres écoles suivant le modèle Sudbury.
6. NdT : Voir l’article « Les enfants apprennent tous seuls à lire », du même auteur.
7. Mon étude des anciens étudiants, rédigée en collaboration avec David Chanoff, a été publiée dans l’American Journal of Education, Volume 94, pp 182-213. Les plus récentes études d’anciens étudiants par l’école ont été publiées par la Sudbury Valley School Press et se trouvent sur le site web de l’école.
8. NdT : Voir « Pourquoi ils aiment leur travail », par Daniel Greenberg, Mimsy Sadofsky et Jason Lempka.
9. NdT : … et que vous comprenez l’anglais. Sinon notre site peut vous informer.
10. NdT : Je le recommande également.

A propos de Antoine Guenet

Né en 1986. Père, musicien, professeur de musique depuis 10 ans, et beaucoup d'autres choses. Avec mon épouse Susan, j'ai décidé de lancer le projet d'ouvrir une école Sudbury de langue ouverte au centre de la Belgique.


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