Les enfants s’éduquent tout seuls III : La sagesse des chasseurs-cueilleurs (par Dr. Peter Gray)


Comment les enfants chasseurs-cueilleurs apprennent sans écoles.

Les enfants s’éduquent tous seuls : Partie 3/4
Partie 1 : Exposé d’une partie des preuves.
Partie 2 : Nous savons tous que c’est vrai pour les petits enfants.
Partie 3 : La sagesse des chasseurs-cueilleurs.
Partie 4 : Les leçons de Sudbury Valley.

Avant-propos

Ce qui suit est un article de Dr. Peter Gray, publié sur Psychology Today (l’article original est disponible ici) le 2 août 2008.

Dr. Peter Gray est professeur et chercheur à Boston College. Il est l’auteur de Free to Learn: Why Unleashing the Instinct to Play Will Make Our Children Happier, More Self-Reliant, and Better Students for Life, (Basic Books, 2013), et de Psychology (Worth Publishers, un manuel d’université dans sa septième édition). Il a conduit et publié des études en psychologie comparative, évolutionnaire, développementale et éducative. Il est diplômé de l’Université de Columbia et a obtenu son doctorat en biologie à la Rockefeller University. Son travail actuel se concentre principalement sur les moyens d’apprentissage naturels des enfants et la valeur à long terme du jeu.
Je tiens à remercier le Dr. Gray pour son aimable autorisation de publier ma traduction de son article sur ce blog.

L’article

Pendant des centaines de milliers d’années, jusqu’au moment où l’agriculture a été inventée (il y a à peine 10000 ans), nous étions tous des chasseurs-cueilleurs. Nos instincts humains, y compris tous nos moyens d’apprentissage instinctifs, se sont développés dans le contexte de ce mode de vie. Il est donc naturel que dans cette série sur les moyens d’auto-éducation instinctifs des enfants, je pose la question suivante : Comment les enfants chasseurs-cueilleurs apprennent-ils ce qu’ils ont besoin de savoir pour devenir des adultes fonctionnels dans leur culture ?

Dans la deuxième moitié du 20e siècle, des anthropologues ont localisé et observé de nombreux groupes de personnes – dans des zones isolées d’Afrique, d’Asie, d’Australie, de Nouvelle-Guinée, d’Amérique du Sud et ailleurs – qui avaient préservé une vie de chasseurs-cueilleurs, presque sans avoir été affectés par les façons de faire modernes. Bien que chaque groupe étudié avait sa propre langue et des traditions culturelles différentes, les anthropologues ont découvert que ces divers groupes étaient similaires sur beaucoup d’aspects basiques. C’est ce qui nous permet de parler « du mode de vie chasseur-cueilleur » au singulier. Où qu’ils soient, les chasseurs-cueilleurs vivaient en petits groupes nomades (de 25 à 50 personnes par groupe), prenaient leurs décisions de manière démocratique, avaient des systèmes éthiques centrés sur des valeurs égalitaires, de partage et avaient des traditions culturelles riches qui incluaient la musique, l’art, des jeux, des danses et des histoires ancestrales.

Pour compléter ce que nous pouvions trouver dans la littérature anthropologique, il y a plusieurs années, Jonathan Ogas (à l’époque encore étudiant) et moi avons contacté un certain nombre d’anthropologues qui avaient vécu parmi des chasseurs-cueilleurs et leur avons demandé de répondre à un questionnaire écrit au sujet de leurs observations de la vie des enfants. Neuf de ces experts ont gentiment répondu à notre questionnaire. Collectivement, ils avaient étudié six cultures de chasseurs-cueilleurs différentes – trois en Afrique, une en Malaisie, une aux Philippines et une en Nouvelle-Guinée.

Ce que j’ai appris de mes lectures et de notre questionnaire était saisissant de cohérence entre ces cultures. Je résumerai ici quatre conclusions qui me paraissent être des plus pertinentes quant à la question de l’auto-éducation. Comme j’aimerais que vous puissiez imaginer ces pratiques transposées au présent, j’utiliserai le temps présent pour les décrire, même si ces pratiques et les cultures elles-mêmes ont été amplement détruites ces dernières années par les intrusions du monde plus « développé » autour d’eux.

1. Les enfants chasseurs-cueilleurs ont énormément à apprendre afin de devenir des adultes épanouis.

Andreas Lederer, via Flickr

Andreas Lederer, via Flickr

Ce serait une erreur de penser que l’éducation n’est pas une question importante pour les chasseurs-cueilleurs parce qu’ils n’ont pas grand chose à apprendre. En fait, ils ont énormément à apprendre.

Pour devenir des chasseurs efficaces, les garçons doivent apprendre les habitudes des deux ou trois cents différentes espèces de mammifères et oiseaux que le groupe chasse, ils doivent savoir traquer ce gibier en utilisant les moindres indices à leur disposition, ils doivent être capables de fabriquer parfaitement les outils de chasse tels que arcs et flèches, sarbacane et fléchettes, pièges et filets et doivent être extraordinairement compétents dans leur utilisation de ces outils.

Pour devenir des cueilleuses efficaces, les filles doivent apprendre à identifier parmi les nombreuses variétés de racines, tubercules, fruits à coque, graines, fruits et feuilles présentes dans leur zone, celles qui sont comestibles ou nourrissantes, savoir où et quand les trouver, comment les déterrer (dans le cas des racines et tubercules), comment extraire les portions comestibles efficacement (dans le cas des graines, des fruits à coque et de certaines fibres végétales) et dans certains cas comment les transformer pour les rendre comestibles ou augmenter leur valeur nutritive. Ces capacités incluent des compétences physiques, affinées par des années de pratique, ainsi que la capacité de se souvenir, d’utiliser, de compléter et de modifier un énorme stock de connaissances verbales partagées dans la culture, au sujet des produits alimentaires.

En outre, les enfants chasseurs-cueilleurs doivent apprendre à s’orienter dans leur territoire de ravitaillement, à construire des huttes, à faire du feu, à cuisiner, à parer aux prédateurs, à prédire les changements météorologiques, à soigner les blessures et maladies, à assister les naissances, à s’occuper de petits enfants, à préserver l’harmonie dans leur groupe, à négocier avec les groupes voisins, à raconter des histoires, à faire de la musique et à pratiquer diverses danses et rituels de leur culture. Étant donné qu’il y a peu de spécialisations au-delà de celle des hommes en tant que chasseurs et celle des femmes en tant que cueilleuses, chaque personne doit acquérir une grande partie de l’ensemble des connaissances et compétences de la culture.

2. Les enfants apprennent tout cela sans enseignement.

Bien que les enfants chasseurs-cueilleurs doivent apprendre énormément de choses, les chasseurs-cueilleurs n’ont rien qui ressemble à l’école. Les adultes n’établissent pas de programme, n’essayent pas de motiver les enfants à apprendre, ne leurs donnent pas de leçons et ne contrôlent pas le progrès des enfants. Quand on leur demande comment les enfants apprennent ce qu’ils ont besoin de savoir, les adultes chasseurs-cueilleurs répondent invariablement avec des mots qui signifient essentiellement : « Ils apprennent tous seuls à travers leurs observations, leurs jeux et leur exploration ». Occasionnellement, il se peut qu’un adulte offre quelques conseils ou qu’il montre comment mieux faire quelque chose, comme façonner une pointe de flèche, mais cette aide n’est offerte que quand l’enfant la désire clairement. Les adultes n’initient pas, ne dirigent pas et n’interfèrent pas avec les activités des enfants. Les adultes ne présentent aucun signe d’inquiétude quant à l’éducation de leurs enfants : des millénaires d’expérience leur ont prouvé que les enfants sont experts dans leur auto-éducation 1Voir, par exemple, Y. Gosso et al. (2005), « Play in hunter-gatherer societies. » In A. D. Pellegrini & P. K. Smith (Eds.), The nature of play: great apes and humans. New York: Guilford..

3. Les enfants se voient accorder énormément de temps pour jouer et explorer.

Choguet, via Wikimedia Commons

En réponse à notre question concernant le temps qu’avaient les enfants pour jouer, les anthropologues que nous avons interrogés étaient unanimes : les enfants chasseurs-cueilleurs qu’ils avaient observés étaient libres de jouer la plus grande partie de la journée – si pas toute la journée – chaque jour. Les réponses suivantes étaient typiques :

  • « Les enfants [Batek] étaient libres de jouer pratiquement tout le temps ; personne n’attendait des enfants qu’ils fassent du travail sérieux avant qu’ils ne soient à la fin de l’adolescence. » (Karen Endicott)
  • « Garçons et filles [parmi les Nharo] avaient presque toute la journée pour jouer librement, tous les jours. » (Alan Barnard)
  • « Les garçons [Efé] étaient libres de jouer presque tout le temps jusqu’à l’âge de 15-17 ans ; pour les filles, la plus grande partie de la journée, entre quelques courses et un peu de babysitting, était passée à jouer. » (Robert Bailey)
  • « Les enfants [!Kung] jouaient du matin au soir. » (Nancy Howell)

La liberté que se voient accorder les enfants chasseurs-cueilleurs pour poursuivre leurs propres intérêts vient en partie du fait que les adultes comprennent que ces poursuites sont le chemin le plus sûr vers l’éducation. Elle vient de l’esprit général d’égalitarisme et d’autonomie personnelle qui imprègne les cultures de chasseurs-cueilleurs et s’applique tant aux enfants qu’aux adultes 2Voir, par exemple, S. Kent (1996), « Cultural diversity among African foragers: causes and implications. » In S. Kent (Ed.), Cultural diversity among twentieth-century foragers: an African perspective. Cambridge, England: Cambridge University Press.. Les adultes chasseurs-cueilleurs voient les enfants comme des individus complets avec des droits comparables à ceux des adultes. Leur postulat est que les enfants commenceront, de leur propre gré, à contribuer à l’économie du groupe quand ils seront prêts sur le plan du développement. Nul besoin de forcer les enfants ou qui que ce soit d’autre à faire ce qu’ils ne veulent pas faire. Il est remarquable de penser que nos instincts d’apprendre et de contribuer à la communauté ont évolué dans un monde dans lequel on faisait confiance à nos instincts !

4. Les enfants observent les activités des adultes et intègrent ces activités dans leurs jeux.

Woodlouse, via Flickr

Woodlouse, via Flickr

Les enfants chasseurs-cueilleurs ne sont jamais isolés des activités des adultes. Ils observent directement tout ce qui se passe dans le camp – les préparations avant un déplacement, la construction de huttes, la fabrication et la réparation d’outils et d’autres artefacts, la préparation de la nourriture et la cuisine, les soins aux petits enfants, les précautions prises contre les prédateurs et les maladies, les rumeurs et discussions, les débats politiques, les danses et festivités. Ils accompagnent parfois les adultes pour aller récolter de la nourriture et avant l’âge de 10 ans environ, les garçons accompagnent parfois les hommes pour aller chasser.

Les enfants ne font pas qu’observer toutes ces activités, ils les intègrent aussi dans leurs jeux et avec ces jeux, ils deviennent compétents dans ces activités. En grandissant, leurs jeux deviennent graduellement la vraie activité. Il n’y a pas de stricte division entre participation pour jouer et réelle participation dans les activités importantes du groupe.

Par exemple, des garçons jouant un jour à chasser des papillons avec leurs petits arcs à flèches jouent plus tard à chasser des petits mammifères et en ramènent quelques uns à la maison pour manger et puis, plus tard, ils se joignent aux hommes pour aller vraiment chasser, toujours dans l’esprit du jeu. Un autre exemple, il est commun pour les garçons comme pour les filles de construire des huttes de jeu, à l’image des vraies huttes que leurs parents construisent. Dans sa réponse à notre questionnaire, Nancy Howell a souligné qu’il est commun pour les enfants !Kung de construire un village entier de huttes de jeu à quelques centaines de mètres du vrai village. Le village de jeu devient alors une plaine de jeu dans laquelle ils rejouent un grand nombre des genres de scènes qu’ils observent chez les adultes.

Les répondants à notre enquête ont aussi fait référence à beaucoup d’autres exemples d’activités adultes importantes qui étaient régulièrement émulées par les enfants dans leurs jeux. Toutes les activités suivantes ont été mentionnées par un ou plusieurs répondants : déterrer des racines, pêcher, enfumer des porcs-épics pour les faire sortir de leurs trous, cuisiner, s’occuper de petits enfants, grimper à des arbres, construire des échelles pour les plantes grimpantes, utiliser des couteaux et autres outils, fabriquer des outils, transporter des charges lourdes, construire des radeaux, faire des feux, se défendre des prédateurs, imiter les animaux (un moyen d’identifier les animaux et d’apprendre leurs habitudes), faire de la musique, danser, raconter des histoires et débattre. Comme tous ces jeux ont lieu dans un milieu multi-âge, les plus petits enfants apprennent constamment des plus grands.

Personne ne doit dire aux enfants de faire cela ni les y encourager. Ils le font naturellement parce que, comme les enfants partout ailleurs, il n’y a rien qu’ils ne désirent plus que de grandir et d’être comme les adultes épanouis qu’ils voient autour d’eux. Le désir de grandir est une puissante motivation qui se mêle aux pulsions de jouer et d’explorer et assure que les enfants, s’ils en reçoivent l’opportunité, s’exerceront inépuisablement aux compétences qu’ils ont besoin de développer pour devenir des adultes fonctionnels.

Quelle pertinence peuvent avoir ces observations pour l’éducation dans notre culture ?

Notre culture est bien sûr très différente des cultures de chasseurs-cueilleurs. Vous pouvez bien douter du fait que les leçons d’éducation que nous tirons des pratiques des chasseurs-cueilleurs puissent être appliquées dans notre culture aujourd’hui. Pour commencer, les chasseurs-cueilleurs n’ont pas la lecture, l’écriture ou l’arithmétique ; peut-être que les moyens d’apprentissage naturels, auto-motivés ne fonctionnent pas pour ces trois compétences fondamentales. Dans notre culture, contrairement aux cultures de chasseurs-cueilleurs, il y a de nombreuses différentes manières de gagner sa vie, de nombreux différents ensembles de compétences et de connaissances que les enfants peuvent acquérir et il est impossible pour les enfants dans leur vie quotidienne d’observer toutes ces compétences d’adultes directement. Dans notre culture, contrairement aux cultures de chasseurs-cueilleurs, les enfants sont en grande partie séparés du monde du travail adulte, ce qui réduit leurs opportunités de voir ce que font les adultes et d’intégrer ces activités à leurs jeux.

Pourtant, dans l’épisode suivant, je soutiendrai que les mêmes moyens d’apprentissage naturels qui fonctionnent si bien pour les chasseurs-cueilleurs fonctionnent tout aussi bien pour nos enfants, quand nous leur fournissons un cadre éducatif qui permet à ces moyens de fonctionner. Mon prochain épisode concernera une école à Framingham dans le Massachusetts, aux États-Unis, où, ces 40 dernières années 3NdT : presque 50 aujourd’hui., enfants et adolescents se sont éduqués eux-mêmes avec un succès extraordinaire à travers leurs jeux et leur exploration auto-dirigés.

À suivre.

 

Peter Gray
Traduit par Antoine Guenet

Mise à jour de Peter Gray. Pour plus d’articles au sujet de l’éducation des chasseurs-cueilleurs, voir : (1) L’environnement naturel pour l’auto-éducation des enfants (par Dr. Peter Gray) ; et (2) The Human Nature of Teaching II: What Can We Learn from Hunter-Gatherers? (en anglais).

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Notes   [ + ]

1. Voir, par exemple, Y. Gosso et al. (2005), « Play in hunter-gatherer societies. » In A. D. Pellegrini & P. K. Smith (Eds.), The nature of play: great apes and humans. New York: Guilford.
2. Voir, par exemple, S. Kent (1996), « Cultural diversity among African foragers: causes and implications. » In S. Kent (Ed.), Cultural diversity among twentieth-century foragers: an African perspective. Cambridge, England: Cambridge University Press.
3. NdT : presque 50 aujourd’hui.

A propos de Antoine Guenet

Né en 1986. Père, musicien, professeur de musique depuis 10 ans, et beaucoup d'autres choses. Avec mon épouse Susan, j'ai décidé de lancer le projet d'ouvrir une école Sudbury de langue ouverte au centre de la Belgique.

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