Les enfants s’éduquent tout seuls II : Nous savons tous que c’est vrai pour les petits enfants (par Dr. Peter Gray)


Observer des jeunes enfants en train d’apprendre peut révolutionner notre vision de l’éducation.

Les enfants s’éduquent tous seuls : Partie 2/4
Partie 1 : Exposé d’une partie des preuves.
Partie 2 : Nous savons tous que c’est vrai pour les petits enfants.
Partie 3 : La sagesse des chasseurs-cueilleurs.
Partie 4 : Les leçons de Sudbury Valley.

Avant-propos

Ce qui suit est un article de Dr. Peter Gray, publié sur Psychology Today (l’article original est disponible ici) le 23 juillet 2008.

Dr. Peter Gray est professeur et chercheur à Boston College. Il est l’auteur de Free to Learn: Why Unleashing the Instinct to Play Will Make Our Children Happier, More Self-Reliant, and Better Students for Life, (Basic Books, 2013), et de Psychology (Worth Publishers, un manuel d’université dans sa septième édition). Il a conduit et publié des études en psychologie comparative, évolutionnaire, développementale et éducative. Il est diplômé de l’Université de Columbia et a obtenu son doctorat en biologie à la Rockefeller University. Son travail actuel se concentre principalement sur les moyens d’apprentissage naturels des enfants et la valeur à long terme du jeu.
Je tiens à remercier le Dr. Gray pour son aimable autorisation de publier ma traduction de son article sur ce blog.

L’article

Vous êtes vous jamais arrêté pour penser à combien les enfants apprennent dans les premières années de leur vie, avant qu’ils n’entrent à l’école, avant que qui que ce soit n’essaie de manière systématique de leur enseigner quelque chose ? Leurs apprentissages se passent naturellement ; ils résultent de leurs instincts de jouer, explorer et observer les autres autour d’eux. Mais que cela se passe naturellement ne veut pas dire que cela se passe sans efforts. Les nourrissons et les jeunes enfants mettent énormément d’énergie dans leurs apprentissages. Leurs capacités d’attention soutenue, d’effort physique et mental et celles pour surmonter les frustrations et les obstacles sont extraordinaires. La prochaine fois qu’un enfant de moins d’environ cinq ans se trouve dans votre champ de vision, installez-vous confortablement et prenez le temps d’observer. Essayez d’imaginer ce qui se passe dans la tête de l’enfant à chaque moment dans ses interactions avec le monde. Si vous vous accordez ce luxe, vous n’allez pas le regretter. Il se peut que cette expérience jette un éclairage tout à fait différent sur votre vision de l’éducation – un éclairage rayonnant de l’intérieur de l’enfant plutôt que sur l’enfant.

J’esquisserai ici un toute petite partie de ce que les psychologues du développement ont appris au sujet des apprentissages des jeunes enfants. Afin d’aider à lier cette connaissance à des pensées sur l’éducation, j’organiserai cette esquisse en catégories : éducation physique, linguistique, scientifique et sociale/morale.

L’éducation physique

Commençons avec l’apprentissage de la marche. Marcher sur deux jambes est un trait spécifique à l’espèce humaine. Dans un sens, nous sommes nés pour le faire. Mais ça ne vient malgré tout pas facilement. Chaque humain qui naît fait énormément d’efforts pour apprendre à marcher.

Je me souviens d’un jour de printemps il y a longtemps. Mon fils approchait son premier anniversaire et était à la phase où il pouvait marcher en se tenant à quelque chose mais n’arrivait pas à faire des pas seuls. Nous étions en voyage ce jour-là sur un grand bateau de tourisme et mon fils insistait pour passer la croisière entière à marcher de haut en bas sur le pont en me tenant la main. Nous avons passé de nombreuses heures à faire des longueurs du bateau tandis que j’étais penché inconfortablement pour que ma main puisse atteindre la sienne. La motivation, bien sûr, était entièrement la sienne. Je n’étais qu’un outil pratique, un bâton de marche humain. Je persistais à essayer de le convaincre de prendre une pause parce que j’en avais besoin ; mais il était très fort pour m’inciter à recommencer à marcher à chaque fois qu’on s’arrêtait un petit peu.

Des chercheurs on découvert que les tout-petits, au paroxysme de leur phase d’apprentissage de la marche, marchent en moyenne 6 heures par jour, pendant lesquelles il font une moyennent de 9000 pas et parcourent la longueur de 29 terrains de football 1Adolph et al., 2003, Child Development, 74, 475-497. Ils n’essayent pas d’aller quelque part de particulier ; ils marchent juste pour le fait de marcher. Ils sont particulièrement intéressés par la marche quand ils sont exposés à un nouveau genre de surface. Je suspecte que mon fils était stimulé à marcher pendant notre croisière en partie parce que le mouvement du bateau rendait la marche difficile et ajoutait un nouveau défi excitant.

Au début de la phase où ils marchent seuls, les enfants tombent souvent et se font parfois mal ; mais ensuite ils se relèvent et réessayent – encore et encore. Après avoir appris à marcher, ils apprennent à courir, sauter, grimper, se balancer et toutes sortes de nouvelles manières de bouger. Nous n’avons pas besoin de leur enseigner tout ça, et on n’a certainement pas besoin de les motiver. Tout ce qu’on doit faire, c’est fournir des lieux appropriés et sûrs pour leur permettre de s’entraîner.

L’éducation au langage

Si vous avez déjà essayé d’apprendre une nouvelle langue en tant qu’adulte, vous savez à quel point c’est difficile. Il y a des milliers de mots à apprendre et un nombre incalculable de règles grammaticales. Pourtant, les enfants maîtrisent plus ou moins leur langue natale dès l’âge de quatre ans. À cet âge, lors de conversations, ils démontrent d’une connaissance sophistiquée des significations de mots et des règles grammaticales. En fait, les enfants grandissant dans des foyers bilingues acquièrent même deux langues dès l’âge de quatre ans et s’arrangent pour arriver à les maintenir distincts.

Les enfants de quatre ans ne peuvent pas décrire les règles grammaticales de leur langue (comme la plupart des adultes), mais leur connaissance implicite des règles est claire, dans le élocution et dans leur compréhension. Ils ajoutent des s à des tout nouveaux mots pour les rendre pluriels, des ais à des tout nouveaux verbes pour les conjuguer à l’imparfait et ils montrent une compréhension de catégories grammaticales – noms, verbes, adjectifs, adverbes etc. – dans leur construction de nouvelles phrases. Les nourrissons naissent peut-être avec une sorte de compréhension innée de la langue, comme l’a suggéré Noam Chomsky il y a longtemps, mais les mots et règles spécifiques de chaque langue sont différents et doivent clairement être appris.

Les nourrissons et les jeunes enfants s’éduquent continuellement au langage. À la petite enfance, ils commencent par émettre des sons gazouillements ressemblant à du langage, pratiquant ainsi les actes moteurs de l’articulation. Avec le temps, ils restreignent de plus en plus leurs gazouillements aux sons de la langue spécifique qu’ils entendent autours d’eux. À l’âge de quelques mois, on peut observer qu’ils prêtent forte attention à l’élocution des autres et qu’ils pratiquent des activités qui semblent conçues pour les aider à comprendre ce que les autres disent. Par exemple, ils suivent régulièrement les yeux des enfants plus grands ou des adultes, pour voir ce que l’autre regarde, ce qui les aide à deviner de quoi ils parlent. Avec cette stratégie, un petit enfant dans le jardin qui entendrait quelqu’un dire « Quel beau chrysanthème » a de bonnes chances d’identifier l’objet auquel la personne fait référence. Entre les âges de 2 et 17 ans, les jeunes personnes apprennent une moyenne de 60 000 mots 2Bloom, 2001, Behavior & Brain Sciences, 24, 1095-1103 ; c’est-à-dire presque un nouveau mot par heure éveillée.

L’apprentissage du langage, comme l’apprentissage de la marche, est un jeu. C’est passionnant, intense, pratiqué pour le simple fait de le pratiquer. Les jeunes enfants se baladent en nommant des choses juste pour le fun de les nommer, pas pour une quelconque autre récompense. Et tandis que les enfants grandissent, leurs jeux langagiers deviennent de plus en plus sophistiqués, prenant des formes telles que les énigmes, les calembours et les rimes. On ne peut pas enseigner le langage aux enfants ; tout ce qu’on peut faire, c’est fournir un milieu humain normal dans lequel ils peuvent l’apprendre et le pratiquer, c’est-à-dire un milieu dans lequel ils peuvent interagir avec des personnes qui parlent.

L’éducation à la science

Les jeunes enfants sont terriblement curieux de tous les aspects du monde qui les entoure. Même au cours des quelques premiers jours de leur vie, les nourrissons passent plus de temps à regarder des nouveaux objets qu’à regarder ceux qu’ils ont déjà vus. Dès qu’ils ont l’âge d’avoir une coordination yeux-mains suffisante pour attraper et manipuler des objets, ils ne font plus que ça – constamment. Les enfants de six mois examinent chaque nouvel objet à leur portée, de manière bien conçue pour apprendre ses propriétés physiques. Ils le serrent, le passent de main en main, le regardent de chaque côté, le secouent, le laissent tomber, observent pour voir ce qui va se passer ; et dès que quelque chose d’intéressant se passe, ils essayent de le reproduire, comme s’ils voulaient prouver que ce n’était pas un hasard. Regardez un enfant de six mois en action et vous verrez un scientifique.

Le but principal de l’exploration chez les jeunes personnes est d’apprendre à contrôler leur milieu. Beaucoup d’expériences ont montré que les nourrissons et les jeunes enfants sont bien plus intéressés par les objets dont ils peuvent contrôler les actions que ceux qu’ils ne peuvent pas contrôler. Par exemple, un lecteur audio qu’ils peuvent allumer et éteindre moyennant un certain effort de leur part est bien plus fascinant pour eux qu’un lecteur audio qui s’allume et s’éteint tout seul ou qui est contrôlé par un adulte. Ils sont particulièrement attirés par ce genre d’objets durant la période pendant laquelle ils apprennent à les contrôler. Une fois qu’ils ont appris à contrôler un objet et qu’ils ont épuisé toutes les possibilités d’actions sur cet objet, ils ont tendance à perdre leur intérêt. C’est pourquoi la boîte en carton dans laquelle est emballé un jouet raffiné mais incontrôlable peut parfois soutenir l’intérêt d’une enfant pendant plus longtemps que le jouet lui-même.

Le besoin de comprendre comment fonctionnent les objets et comment les contrôler ne s’arrête pas avec la petite enfance ; il continue tant que les enfants et adultes sont libres de suivre leur propre chemin. Ce besoin est la base de la science. Rien ne le détruit plus vite qu’un milieu dans lequel chacun reçoit des instruction quant à ce qu’il doit faire avec les nouveaux objets et comment le faire. Le plaisir de la science, c’est la découverte, pas la connaissance qui en résulte. C’est vrai pour nous tous, qu’on soit un enfant de 6 mois en train d’explorer un mobile, un enfant de deux ans en train d’explorer une boîte en carton, ou un scientifique adulte en train d’explorer les propriétés d’une particule physique ou d’un enzyme. Personne ne s’oriente vers la science parce qu’il aime qu’on lui donne les réponses aux questions de quelqu’un d’autre ; on s’oriente vers la science parce qu’on aime découvrir les réponses à ses propres questions. C’est pourquoi notre méthode standard pour former les gens à la science n’en fait jamais des scientifiques. Ceux qui deviennent des scientifiques le deviennent malgré cette formation.

L’éducation sociale et morale

Le milieu social est pour les jeunes enfants encore plus fascinant que le milieu physique. Les enfants sont naturellement attirés par les autres, en particuliers ceux qui sont un petit peu plus âgés qu’eux et un petit peu plus compétents. Ils veulent faire ce que ces autres font. Ils veulent aussi jouer avec les autres. Le jeu social est le moyen naturel principal pour l’éducation sociale et moral de chaque enfant.

C’est à travers le jeu que les enfants apprennent à s’entendre avec les autres. Quand ils jouent, ils doivent prendre en considération les besoins des autres enfants, apprendre à voir les choses du point de vue des autres, à faire des compromis, à négocier les différences, à contrôler leurs propres pulsions, à faire plaisir aux autres de manière à continuer à jouer avec eux. Ce sont toutes des leçons difficiles et elles font partie des leçons les plus importantes que chacun d’entre nous doit apprendre s’il veut vivre une vie heureuse. C’est impossible d’enseigner ces leçons aux enfants ; tout ce qu’on peut faire, c’est les laisser jouer ensemble et les laisser vivre pour eux-mêmes les conséquences de leurs réussites et échecs sociaux. Le fort instinct inné de jouer avec les autres et ce qui motive chaque enfant à travailler dur pour s’entendre avec les autres en jouant. Ne pas réussir à s’entendre signifie la fin du jeu et cette conséquence naturelle est une expérience d’apprentissage puissante. Aucun sermon, aucun conseil qu’on peut prodiguer ne peut se substituer à une telle expérience. Je n’élaborerai pas plus à ce sujet maintenant ; ce sera le sujet de futurs épisodes.

Qu’arrive-t-il à la motivation à cinq ou six ans ?

Un jour, quand mon fils avait environ sept ans et allait à l’école publique, j’ai mentionné à son institutrice le fait qu’il semblait beaucoup plus intéressé par l’apprentissage avant d’être entré à l’école que maintenant. Sa réponse ressemblait à ceci : « Eh bien, je suis sûre que vous savez, en tant que psychologue, que c’est un changement développemental naturel. Les enfants sont des apprenants spontanés quand ils sont petits mais ensuite ils deviennent plus axés sur les tâches. »

Je peux comprendre d’où lui venait cette idée. J’ai vu des manuels de psychologie du développement qui divisaient les unités par âge et appelaient les années préscolaires « l’âge du jeu ». Toute la discussion sur le jeu est concentrée dans ces premiers chapitres. C’est comme si le jeu s’arrêtait à cinq ou six ans. Les chapitres restants se focalisent principalement sur la façon dont les enfants accomplissent des tâches que les adultes leur assignent. J’imagine que l’institutrice avait lu un de ces livres quand elle suivait des cours d’éducation. Mais ces livres présentent un vision déformée de ce qui est naturel 3Pour une analyse plus en détail de ces manuels de psychologie du développement, par le même auteur (également traduit sur ce blog), voir « Le mariage de la psychologie du développement au système scolaire« .. Dans les deux prochains épisodes, j’exposerai des preuves que quand les jeunes personnes de plus de cinq ou six ans se voient offrir la liberté et les opportunités de poursuivre leurs propres intérêts, leurs instincts de jouer et d’explorer continuent à les motiver, plus intensément que jamais, vers des formes d’apprentissage de plus en plus sophistiquées.

 

Peter Gray
Traduit par Antoine Guenet

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Notes   [ + ]

1. Adolph et al., 2003, Child Development, 74, 475-497
2. Bloom, 2001, Behavior & Brain Sciences, 24, 1095-1103
3. Pour une analyse plus en détail de ces manuels de psychologie du développement, par le même auteur (également traduit sur ce blog), voir « Le mariage de la psychologie du développement au système scolaire« .

A propos de Antoine Guenet

Né en 1986. Père, musicien, professeur de musique depuis 10 ans, et beaucoup d'autres choses. Avec mon épouse Susan, j'ai décidé de lancer le projet d'ouvrir une école Sudbury de langue ouverte au centre de la Belgique.

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