La disponibilité émotionnelle comme composante essentielle de la communication 7


Pendant des mois, on s’est battu avec nos principes. On s’efforçait tant bien que peut à communiquer avec notre fille de la manière la plus juste et horizontale possible. Et pourtant, certains comportements continuaient de se répéter de sa part, qui nous paraissaient totalement inacceptables. Des moments où tout le jugement extérieur négatif sur nos pratiques « éducatives » différentes nous était renvoyé au visage, notre confiance mise au test. Des petites choses au final, mais rien ne semblait changer, on se sentait démunis et avec une certaine dissonance cognitive concernant nos réactions. Et puis récemment, on a compris 1Notamment grâce à un merveilleux livre que nous a prêté une amie : Playful Parenting, de Lawrence J. Cohen. ce qui faisait encore défaut dans notre démarche. Et l’amélioration n’a pas été le produit de longs mois de changement progressif, mais une transformation instantanée. Il s’agissait simplement de se concentrer à être systématiquement émotionnellement disponible, sans jugement sur les émotions, sans hiérarchie des sentiments, juste de prendre connaissance des émotions qu’elle ressentait et ainsi de reconnaître leur validité. Trois fois rien. Il s’agit d’accompagner dans la gestion des émotions, non par l’intervention, mais par la simple présence et reconnaissance. Elle a peur ? On reconnait que c’est un sentiment valide, qu’on peut avoir parfois. Pas de tentative de distraction. Pas de « ça va aller ». Juste une présence, un contact, une disponibilité. « Tu as peur ? Ça peut arriver. De quoi as-tu peur ? » Parce que si la peur acceptée disparaît vite, la peur refoulée devient anxiété. Si la tristesse acceptée peut nous aider à traverser des épreuves, la tristesse refoulée devient dépression.

En fait, tout ça fait partie de ce qu’est la bonne communication. On peut expliquer ce qu’on veut rationnellement, ça ne signifiera rien sans reconnaissance (mutuelle) de nos émotions. Et là-dedans, la constance est primordiale. Dans un sens, le Comité de Justice a intégré ça dans sa structure et notre difficulté revenait à l’envisager sans ce cadre formel. En effet, la première phase du traitement d’une plainte au CJ consiste à « mener l’enquête ». C’est à dire en fin de compte écouter la personne qui a porté plainte, celle contre qui la plainte a été portée, et les éventuels témoins, sans interruption, sans jugement. Laisser chacun s’exprimer, chercher à comprendre comment ils ont ressenti la situation, et se mettre d’accord sur une version commune des faits. Ce n’est qu’après avoir fait ça qu’on peut définir si une règle a été enfreinte, si oui, laquelle, et quelle conséquence appliquer. À ce moment-là seulement, on peut parler rationnellement et se prononcer sur la relative gravité éventuelle de l’infraction. Parce que les émotions auront été ressenties, reconnues, prises en compte, validées. Avant ça, toute plainte est traitée de manière égale. Et c’était en partie là notre conflit interne : certaines infractions dans le cadre familial nous touchant plus que d’autres, le jugement pouvait parfois passer avant la reconnaissance des émotions et certaines infractions étaient automatiquement considérées avec énormément de gravité. On constate qu’après avoir fait ce travail, elle a tendance à reconnaître elle-même son tort, sans difficulté, sans prendre des proportions démesurées, et on n’a même plus besoin d’exprimer comment on l’a ressenti parce que tout est réparé. Et dans un sens c’est parfaitement logique, ce n’est pas elle qui nous fait nous sentir comme on se sent, c’est notre rôle aussi de prendre responsabilité pour nos émotions. Et pour laisser totalement la place pour permettre aux enfants de vivre leurs émotions et apprendre à les gérer, il faut non seulement les prendre au sérieux, mais aussi ne pas interférer avec les nôtres. Ce qui est particulièrement difficile, nos enfants ayant tendance à jouer les miroirs de nos sentiments non-acceptés…

Il y a des choses comme ça parfois qu’on pense comprendre mais qu’une partie limitée de notre être a réellement intégrées. Puis un jour, il se passe quelque chose et tout à coup c’est intégré, c’est compris dans le sens profond, « cum prehendere », « prendre avec » soi. C’est ce qui s’est passé en moi avec cette petite histoire. Soudainement, les mots de Marshall Rosenberg résonnent autrement en moi :

« L’empathie est une compréhension respectueuse de ce que les autres vivent. Au lieu d’offrir de l’empathie, nous ressentons souvent un fort besoin de donner des conseils ou de rassurer et d’expliquer notre propre position ou sentiment. L’empathie cependant nous demande de faire le vide mentalement et d’écouter les autres avec tout notre être. »
Marshall Rosenberg
En simple, ce que je retire de cette expérience, ce que je n’avais pas totalement intégré avant, quant à l’action directe suite à un incident ou une émotion forte, c’est (1) ne pas directement rationaliser, (2) donner la place à la personne pour la laisser vivre son émotion sans distraction, quelle que soit l’émotion concernée, (3) être à l’écoute du vrai besoin exprimé en gardant le contact direct (c’est ça, la disponibilité émotionnelle).
C’est cette structure du Comité de Justice, ses procédures et règles, qui garantissent une communication non-violente dans l’administration de la justice à l’école. C’est ce qui offre la sécurité d’un traitement empathique au sens de Rosenberg, même dans le cas où des personnes impliquées ne seraient pas émotionnellement « capables » d’empathie. C’est notre garde-fou. C’est réellement le cœur de l’école.
Antoine Guenet

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Notes   [ + ]

1. Notamment grâce à un merveilleux livre que nous a prêté une amie : Playful Parenting, de Lawrence J. Cohen.

A propos de Antoine Guenet

Né en 1986. Père, musicien, professeur de musique depuis 10 ans, et beaucoup d'autres choses. Avec mon épouse Susan, j'ai décidé de lancer le projet d'ouvrir une école Sudbury de langue ouverte au centre de la Belgique.


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7 commentaires sur “La disponibilité émotionnelle comme composante essentielle de la communication

  • Emmanuelle

    N’ayant pas encore d’enfant mon principal terrain de jeu/étude/pratique c’est mon couple. Et on en est arrivé il y a quelques mois à exactement la même conclusion! On a un mot magique maintenant c’est « je reconnais ». Sans jugement, je reconnais que tu vis cette émotion. C’est incroyable parce que ces deux petits mots suffisent à apporter un réel soulagement lors d’une émotion difficile ! On se sent accepté, compris. Ca permet de « digérer » beaucoup mieux. Si simple et si puissant!

  • Ramïn

    Merci Antoine Guenet. C’est vraiment le coeur de l’école ce CJ. Il protège le cadre et nous permet de vivre ensemble. Avec le temps, je pense que comme nous, le CJ va de plus en plus tendre à traiter uniquement de faits et non des resentis des uns et des autres sur les faits, qui ont plutôt leur place en dehors du CJ. Le CJ est la pour faire un rapport neutre de ce qui s’est passé et sanctionner pour protéger (et non pour « aider la personne à évoluer » comme certains aimeraient le croire. L’évolution personnelle de chacun est une affaire personnelle et non celle du collectif).

    • Antoine Guenet Auteur du billet

      Merci Ramïn pour ce commentaire. Ce que je voulais dire, c’est que le CJ amène une structure qui ne met pas la charrue avant les bœufs. Quand on mène l’enquête, on s’exprime tous sur notre interprétation de la situation. Ça n’existe pas, les faits. On vient chacun avec sa perspective et on reconstruit une vision commune. Et avoir l’opportunité de s’exprimer sans jugement et d’être écouté, c’est avoir l’opportunité de reconnaitre sa propre émotion, de faire un travail introspectif, quelle que soit sa profondeur. Le fait qu’il y ait le CJ, ça permet aussi d’éviter l’action directe et de postposer le traitement de la situation à la prochaine réunion du CJ. Et ça c’est laisser tout le temps et l’espace nécessaire pour vivre son émotion jusqu’au bout.

  • Mathilde

    Merci Antoine pour cet article. En lisant, je pense à mon fils de trois ans qui selon certains « cherche les limites »…expression qui a tendance à m’agaçer et qui ne m’aide pas à comprendre et à être face à lui, j’ai pourtant des bases en CNV…
    Par ailleurs, ce que tu dis là me fait penser à un article dont tu as parlé lors de la réunion publique du 22 juin, un article dont le titre en français serait « disponibilité instantanée sans intervention » du même auteur de l’article sur l’art de ne rien faire. Paurais-tu me donner le titre original ? que j’essaye de le traduire ou de me le faire traduire ?
    bel été à vous avant cette rentrée animée. J’espère lors d’un prochain séjour en Belgique pouvoir vous rendre visite à l’école. Pourquoi pas une immersion pour poursuivre solidement le projet ici à Concarneau ?!

    • Antoine Guenet Auteur du billet

      Merci Mathilde. Le titre original est « Instant availability without intervention », de Hannah Greenberg. Il se trouve dans le livre « Reflections on the Sudbury School Concept » (voir notre page « Ressources »).

  • Paul G. Crismer

    Merci pour vote article Antoine. J’adore le terme « disponibilité émotionnelle ».
    Elle est au coeur du processus de Communication NonViolente. Elle contribue à soutenir la bienveillance, la compréhension réciproque et – surtout – la sérénité dans les interactions difficiles.
    Si ça vous agrée, j’emprunterai le terme dans mes formations CNV.