Pourquoi ils aiment leur travail (par Daniel Greenberg, Mimsy Sadofsky et Jason Lempka)


Avant-propos

Ce qui suit est un extrait du livre The Pursuit of Happiness – The Lives of Sudbury Valley Alumni, édité par Daniel Greenberg, Mimsy Sadofsky et Jason Lempka, publié en 2005. Il est aussi disponible en version originale sur le site de Sudbury Valley School (ici).

Je tiens à remercier les commis aux relations publiques de Sudbury Valley pour leur aimable autorisation de publier mes traductions des articles de leur site sur ce blog.

L’article

« J’ai du mal à rentrer à la maison le soir. Trop de plaisir à travailler. »

Les nombreux visages de la satisfaction

Dans la section précédente, nous avons regardé les divers facteurs contribuant aux choix de profession des répondants [à l’enquête]. Dans cette section, nous allons examiner leur sentiment par rapport au travail qu’ils ont choisi. Inévitablement, les vocabulaires qu’ils ont utilisés pour répondre à ces deux séries de questions coïncident souvent : le plus souvent, la raison pour laquelle une personne choisissait un travail s’est trouvée confirmée par leur expérience professionnelle. Le lecteur reconnaîtra ici certaines personnes rencontrées dans la section précédente, mais de nombreux nouveaux facteurs significatifs émergent quand ils parlent plus en détail de leur travail.

Quand on a demandé aux répondants directement ce qu’ils aimaient dans leur travail, leurs réponses comprenaient généralement un large éventail de facteurs. Voyez la réponse suivante :

Le travail que j’ai maintenant est très proche de mon travail idéal. Je suis l’administrateur de la Commission de Conservation d’une commune. Je suis essentiellement responsable d’un grande diversité de travail environnemental dans la commune, comme l’examen et l’autorisation de projets de construction dans ou près de zones sensibles, ainsi que la gestion d’environ 225 hectares de terres protégées, presque du point de vue d’un garde forestier. Et c’est génial – j’aime les gens avec qui je travaille, j’aime la commune, on me donne beaucoup de liberté pour structurer mon milieu de travail de manière à rencontrer mes besoins – c’est génial.

Être au niveau local aide vraiment. Quand je travaillais en tant que consultant pour le gouvernement fédéral, c’était juste trop détaché de ce qui se passait au sol. Par exemple, je pouvais écrire un rapport qui aiderait à créer une politique qui pourrait être utilisée par une organisation locale pour faire quelque chose dans un lieu particulier, mais ce rapport pouvait aussi ne pas aider et même s’il aidait, je ne pouvais pas le savoir parce que le résultat final était si éloigné du travail que je faisais. Donc, j’aime vraiment travailler au niveau local où je peux voir les résultats et fruits de mon travail juste en face de moi.

Je travaille à plein de choses différentes et elles sont vraiment toutes intéressantes pour moi. La seule partie de mon travail que je n’aime pas, c’est l’aspect répression ; si les gens commettent des violations du State Wetlands Protection Act ou du Local Wetlands Protection Bylaw, je dois donner des amendes, des avis d’infraction et des titres exécutoires, et leur dire de nettoyer leurs crasses ou de replanter des arbres qu’ils ont coupés dans des zones interdites. Ça peut impliquer des conflits et personne n’aime les conflits. Je peux le supporter mais ce n’est pas la partie de mon travail que je préfère. À part ça, tout ce que je fais, j’adore. Je suis vraiment au bon endroit.

Dans l’extrait ci-dessus, le travail d’équipe, le lieu, l’autonomie, l’épanouissement, la diversité, le service public, tous sont perçus comme contribuant au haut degré de plaisir au travail du répondant. La figure 12 montre la gamme entière des raisons données lors des entretiens pour considérer un travail comme satisfaisant.

Figure 12 : Ce qui rend un emploi satisfaisant pour les répondants.

La raison apparaissant le plus fréquemment, de loin, est le « service aux autres ». D’autres facteurs qui semblent se démarquer sont la présence de défis, l’aspect gratifiant, le rapport avec d’autres personnes, le plaisir et l’aspect pratique.

Dans le chapitre « Qui sont les anciens étudiants », à la figure 6 (p. 20), nous avons vu que quarante-trois répondants avaient passé sept ans ou plus à l’école, c’est-à-dire qu’ils ont passé au moins une partie de ce qui aurait été leurs années d’école primaire, ainsi que de ce qui aurait été leurs années d’école secondaire, à Sudbury Valley. En analysant les réponses des répondants dans ce livre, nous avons couramment comparé la distribution de tous les répondants avec la distribution des quarante-trois étudiants à très long terme. Généralement, il n’y avait aucune variation significative entre les deux distributions. Néanmoins, dans ce cas-ci, nous avons trouvé quelques différences intéressantes, comme montré à la figure 13.

Figure 13 : Ce qui rend un emploi satisfaisant pour les anciens étudiants qui ont été à Sudbury Valley à long terme.

Là où 17% du groupe entier ont déclaré prendre plaisir dans leur travail à être en relation avec d’autres personnes, 33% du groupe à long terme ont décrit ce facteur comme étant important pour leur satisfaction au travail. S’amuser a été mentionné par 18% et 26% des deux groupes, respectivement ; apprécier le travail pratique a été mentionné par 15% et 26% des deux groupes, respectivement. Il semble que les étudiants à long terme se concentraient un peu plus sur les aspects interpersonnels, le plaisir et la nature expérientielle de leurs occupations.

Pas mal de gens appréciaient le fait qu’ils travaillaient dans une entreprise qui était particulièrement éclairée. Voici deux commentaires :

C’est vraiment une bonne entreprise. D’une certaine manière, c’est un peu comme si elle était – je ne vais pas dire modelée sur Sudbury Valley – mais un grand nombre de ses pratiques et politiques sont liées à l’auto-motivation et à l’émancipation individuelle donc on a vraiment l’opportunité de prendre des initiatives personnelles. Ils traitent très bien les employés et la paye est très bonne. C’est un bon boulot.

J’aime l’entreprise. J’apprécie les gens dans l’entreprise et l’entreprise me traite bien. J’y suis depuis longtemps donc j’ai acquis beaucoup d’ancienneté et j’ai une excellente position. Je sens que j’y travaillerai probablement jusqu’à la retraite.

Une personne s’est montrée fort éloquente au sujet du plaisir qu’elle retirait du fait de faire partie de la création des lignes directrices pour une entreprise en croissance rapide :

Je gérais un magasin. J’étais le gérant du magasin. Mais ce que nous faisions, c’était construire l’infrastructure en terme de recrutement, de formation et d’ouverture de nouveaux magasins, avec un personnel et un service de qualité, en suivant les directives de manière à pouvoir obtenir le même produit dans chaque magasin, ce genre de choses. Donc je gérais un magasin mais je faisais aussi toutes ces autres choses. Nous nous amusions beaucoup ; nous y mettions du cœur.

Plusieurs personnes ont mentionné l’autonomie dont ils ont bénéficié dans le cadre de leur emploi :

J’aime le fait que j’ai l’opportunité de prendre mes propres décisions. Je suis souvent seul dans la journée. Il n’y a pas beaucoup de supervision. On me laisse faire, pour le meilleur comme pour le pire – je pense surtout pour le meilleur. En fait, dans presque tous les cas, pour le meilleur.

J’aime le type de travail à base de projets où on travaille à une chose pour trois à six mois et puis on passe à autre chose et on possède réellement ce projet pendant le temps où on y travaille. Ce que je n’ai pas aimé dans mon entreprise précédente, c’est que ça prenait de nombreuses années avant d’obtenir une opportunité de vraiment prendre des choses en mains. On est à un niveau plutôt subalterne et il y a une hiérarchie plutôt rigide dans une firme de conseil de gestion. Comme le groupe de planification stratégique de mon employeur actuel est plus petit que le niveau des effectifs d’une grande firme de conseil de gestion, on a tendance à y avoir plus de responsabilité.

J’aime vraiment beaucoup mon travail et je ne le considère pas juste comme un endroit où je dois aller. Mon approche est que ce pour quoi je suis payé est la gestion d’un café, pour m’assurer qu’il y ait une bonne et vaste diversité de nourriture saine pour les gens et qu’on ne se retrouve pas à court de choses. Je fais ça très bien mais ce n’est pas nécessairement un travail où on commence à 9h et on termine à 17h. C’est un travail où on arrive et on voit ce qu’il y a et on a un élan d’énergie et on fait plein de trucs et puis soit on continue soit on s’arrête pour prendre une heure de pause et faire un truc au milieu de la journée puis on revient. Qui peut dire si je vais partir à 16h ou à 22h ? C’est très ouvert donc je passe en fait une grande partie de mon temps de loisir sur mon lieu de travail quand je suis seul dans un local de répétition ou en conversation avec un collègue musicien. Si je veux passer une heure dans un local de répétition au milieu de la journée, je le fais. Si je prends du plaisir à avoir une conversation avec quelqu’un, je le fais. Je peux prendre une demi-heure de pause pour parler avec quelqu’un d’intéressant et puis travailler plus tard.

Beaucoup de gens ont signalé que leur travail était juste du pur plaisir pour eux. Les deux commentaires suivants sont représentatifs de ces réponses :

J’ai rejoint une entreprise et me suis mis à faire des jeux pour gagner ma vie. Je donne de la joie aux gens maintenant. Beaucoup des compétences acquises lors de mon travail précédent à la télévision se sont recyclées dans la conception de jeux. Je fais de la conception de jeux, je prends toutes les parties – l’art et la programmation et tout ça – et j’en fais un environnement dans lequel les gens vont jouer, les règles et tout ça. Très fun – pas vraiment du travail pour gagner ma vie. Vous voyez, un milieu assez artistique, très détendu. On a des échéances mais après la télévision – une échéance à peu près tous les six mois, ce n’est pas la fin du monde après avoir eu une échéance de 22h tous les soirs.

L’armée m’a très bien traité. Tout d’abord, en tant que femme essayant de gagner sa vie et de progresser dans n’importe quel genre de carrière, je pense qu’on reçoit plus d’équité à l’armée qu’en-dehors. Quand je suis devenue éligible pour la retraite – à peu près au moment où mon premier bébé est né – j’ai dit à mon chef : « C’était super mais je pense qu’il est temps que je range mon uniforme de Major et que je devienne une civile ». Mais il a dit : « Pas si vite, on commence à laisser les gens faire du télétravail – ça se passe très bien pour l’armée de l’air. C’est très rentable pour l’armée d’avoir des gens qui font du télétravail si on a justement un travail qui s’y prête. » Donc, je suis partie et je suis devenue réserviste puis je suis revenue comme historienne militaire et ça se passe très bien depuis. Alors ces quatre dernières années, je fais du télétravail pour l’armée de l’air. Pour le moment, je fais ça deux ou trois jours par semaine.

Je travaille à la maison et je fais beaucoup de transcription et d’édition, principalement d’histoires orales, de conférences et d’entrevues avec des gens. Là maintenant, il y a une réelle impulsion pour avoir des choses au sujet de la Corée avant que les vétérans ne soient trop vieux pour raconter leurs histoires. Les gens de la Seconde Guerre Mondiale racontent toujours des histoires mais les histoires deviennent un peu exagérées dans beaucoup de cas.

Comment faire mieux ? Je m’assieds à mon bureau et je regarde les montagnes et les aigles par la fenêtre, puis je transcris. C’est génial. Plutôt cool. Je ne dois pas porter d’uniforme. Je ne sais même pas où est mon uniforme.

L’impression écrasante que nous avons reçue des entrevues est celle d’un groupe de personnes qui, dans l’ensemble, ont poursuivi et trouvé des vocations qui leur donnent satisfaction et plaisir. La gamme complète de ces plaisirs rayonne de la description que cette personne fait de l’agriculture :

C’est une combinaison incroyable de tant de compétences et de défis différents – il s’agit constamment de créer des systèmes efficaces, de travailler avec les forces naturelles, d’être dehors. Je suis un cuisinier dévoué et j’adore cuisiner avec des ingrédients incroyables donc c’est une façon pour moi de m’entourer d’un assortiment de légumes de rêve pendant une grande partie de l’année. Et je suis une personne sociable – j’aime travailler avec des employés et j’aime la façon dont on commercialise les produits : des douzaines de familles viennent à la ferme une fois par semaine et prennent un panier de produits. Nous vendons aussi lors de marchés de producteurs – donc c’est très social et les gens adorent ; ça me fait me sentir bien.

C’est aussi une façon formidable d’élever une famille. J’aime travailler dur, j’aime utiliser mon corps, j’aime travailler avec des machines. J’aime juste vraiment beaucoup chaque aspect de l’agriculture, sauf parfois quand il y a juste trop de travail. Mais en fait j’adore. Je me lève à l’aube et je suis tout excité d’aller travailler à la ferme. Je suis déprimé quand il commence à faire noir et que je dois arrêter.

Je fais exactement ce que je veux faire, et c’est le lot de bien peu de personnes. Je vis dans une zone incroyablement belle, dans une belle ferme, et j’ai pu poursuivre mes rêves très jeune.

Les défis

Johan Mouchet, via Unsplash

Un énorme pourcentage des personnes interviewées qui sont impliquées dans du travail entrepreneurial ou qui occupent des postes de cadre supérieur, attestent du niveau auquel les défis, la créativité et la stimulation constante sont une part intégrante de leur vie professionnelle quotidienne, à un tel point qu’il n’est pas surprenant que la plupart d’entre eux prennent ça pour acquis et qu’assez peu d’entre eux ont relevé ces facteurs spécifiquement comme des raisons pour lesquelles ils apprécient leur travail. Néanmoins, beaucoup de remarques à ce sujet ont retenu notre attention.

Les personnes apprécient les défis dans toutes sortes d’activités. Un charpentier a dit aimer faire « tout ce qui représente un défi, tout ce qu’il n’a jamais fait avant et qui demande que j’utilise un peu mon cerveau. » Un ingénieur en informatique a dit : « J’aime le sentiment d’avoir simplement la possibilité de stimuler mon esprit, d’être mis au défi par rapport au cours naturel de mon travail ». Un avocat a commenté : « J’ai besoin de beaucoup de stimulation donc je pense que c’est bien pour moi de changer. Ça me maintient éveillé ». Le manager d’une chaîne de centres de copie et d’impression a observé : « J’ai fait beaucoup de choses différentes. C’est toujours un peu différent et quand j’en ai marre de quelque chose, on me laisse faire ce que j’ai envie de faire d’autre, quoi que ce soit ». Et ce commentaire vient d’une personne dans le commerce de vêtements :

Je travaille dans le commerce depuis que j’ai quitté l’école. Bien avant d’avoir été à l’université, je travaillais dans le commerce et pour moi, c’est intéressant, c’est stimulant. Je gère un magasin, je suis en charge de beaucoup de personnel et je m’occupe de beaucoup de choses. Je communique bien avec ma clientèle, dans une zone très prospère de Londres – c’est très riche en fait et c’est très stimulant.

Plusieurs personnes appréciaient l’excitation d’être très occupé dans un milieu multitâche.

Je peux interagir avec 400 personnes différentes, c’est le meilleur aspect de mon travail. Je ne suis pas assis devant un ordinateur. Je ne suis pas juste assis, à faire une seule chose. J’ai la chance de traiter des problèmes complexes dans ce que j’appellerais un milieu sérieusement intense. C’est le mieux dans tout ça. C’est différent chaque jour. Tant de choses se passent.

Je travaille pour une start-up Internet. Il n’y a pas de dress code, il n’y a pas d’horaires. C’est assez libre. Tant qu’on fait son travail, tout le monde est content. Ce n’est pas vraiment un travail très stressant, mais on a beaucoup d’échéances, on a beaucoup de choses à faire rapidement, ce qui est un peu la nature de ce domaine. Mais c’est bien aussi, parce que ce n’est jamais ennuyeux. J’ai travaillé dans une banque pendant environ cinq mois et ça n’était pas vraiment pour moi.

J’ai travaillé pour une firme de management consulting mondiale basée à Boston. J’étais coordinateur technologique extérieur pour eux, donc j’ai eu la possibilité de travailler avec beaucoup de personnes différentes dans l’organisation, principalement les vices-présidents de l’entreprise. Je me déplaçais et j’étais en gros leur technicien partout dans le monde, où qu’ils voyagent. Le gros de ce que je devais faire était ceci : il y avait une quinzaine de conférences essentielles partout dans le monde, que nous devions programmer et qui pouvaient accueillir entre 30 et 300 personnes. Ils avaient besoin d’une infrastructure informatique pour soutenir ces personnes pendant qu’elles étaient à la conférence, ce qui voulait dire en gros de répliquer n’importe quel service d’assistance dont ils pouvaient faire usage à leur bureau à la maison. C’est ce qu’ils allaient attendre en arrivant. Donc il s’agissait de travailler avec beaucoup de fournisseurs différents et de travailler avec beaucoup de groupes informatiques différents à l’intérieur de l’entreprise. J’avais vraiment beaucoup de fers au feu en même temps.

Même un emploi temporaire sans relation avec ses objectifs de carrières s’est révélé satisfaisant pour le répondant suivant qui a pris du plaisir à relever le défi :

J’avais obtenu un job dans un service fiscal pour le secteur immobilier, via une agence intérimaire. Je pense que c’était une excellente expérience. J’ai maintenant plus de deux ans d’expérience de bureau et j’ai jonglé avec toutes sortes de tâches. J’ai répondu au téléphone, j’ai traité avec les clients, j’ai géré une salle de courrier, j’ai essentiellement géré une partie d’un département quand il n’y avait personne d’autre. La gestion du temps était aussi importante parce que ce domaine est très cyclique et plusieurs fois par an, c’est extraordinairement actif et à d’autres moments ça peut être très lent. Mais quand c’est très actif, essayer de gérer ça et de jongler avec ce qu’il y a à faire est un vrai défi. Je me souviens d’un cycle d’imposition où j’étais un peu tout seul dans mon département et il y avait tellement à faire que je gérais tout et je restais tard et j’avais quand même toujours l’impression de ne pas avoir fait le travail à faire.

Plusieurs anciens étudiants ont mis l’accent sur le plaisir qu’ils ont ressenti en apprenant de nouvelles choses au travail. Une ancien étudiante qui travaillait dans une grande garderie pendant ses études d’art a découvert des défis inattendus :

Il y a au moins mille personnes qui travaillent pour eux et beaucoup d’entre elles viennent de la République Dominicaine, de Porto Rico, du Mexique. Donc j’ai dû apprendre l’espagnol. J’ai dû apprendre à piloter et manœuvrer des fourches élévatrices et tout. Je travaille à l’obtention de mon permis de conduire commercial. J’ai appris plein de choses et j’ai aussi appris beaucoup de choses sur la façon dont d’autres personnes dans le monde, d’autres communautés dans le monde, se comportent et se traitent les unes les autres et comment elles considèrent notre société américaine. C’est vraiment une grande prise de conscience. C’est intéressant.

Un autre artiste s’est surpris à apprécier ce qu’il apprenait dans un domaine totalement différent :

Après avoir entamé mes études d’art, j’ai continué à travailler pour un peintre en bâtiment de ma ville natale. On travaillait juste à deux et je ne le faisais pas tant parce que j’avais besoin de l’argent ou nécessairement pour l’amour de la peinture en bâtiment, que parce que j’apprenais beaucoup de choses avec lui et j’ai appris beaucoup de choses sur le fait d’être responsable de la vie professionnelle de quelqu’un d’autre. Ce fut une expérience très importante pour moi et je travaille toujours pour lui quand il a besoin d’aide supplémentaire.

Un autre ancien étudiant a recherché une succession de jobs qu’il pourrait utiliser pour étendre ses connaissances dans divers domaines liés.

Je n’ai jamais travaillé à quoi que ce soit juste pour l’argent. J’aime faire en sorte que ça reste quelque chose dont je peux tirer des apprentissages. J’ai travaillé dans le pressage d’extraits végétaux immédiatement après avoir quitté SVS (NdT : Sudbury Valley School). J’ai travaillé dans quelques autres commerces, comme les marchés bio. J’ai travaillé dans une ferme bio ; c’était un super travail. Maintenant je travaille pour un fleuriste, parce que ça implique les fleurs et des gens que j’aime bien.

La possibilité d’être créatif dans un emploi est un facteur-clé mentionné par plusieurs anciens. Pour une créatrice de motifs dans l’industrie de la mode, c’était particulièrement important :

Dans chaque monde, il y a toujours une petite marge de non-conformisme. J’ai commencé en travaillant dans des entreprises gérées par des jeunes femmes, des designers en début de carrière, alors je me suis concentrée sur cette marge de non-conformisme et je suis devenue bonne amie avec des gens qui étaient un peu différents du reste de l’industrie de la mode. Puis j’ai travaillé pour un designer plus important qui était en fait connu pour être très différent du reste de l’industrie de la mode. Il y avait une très chouette ambiance.

Enseigner la musique dans une école secondaire urbaine s’est avéré être un exutoire créatif unique pour un aspirant chanteur :

J’ai enseigné pendant un an et demi dans une école secondaire publique à Manhattan, une des écoles du centre-ville. C’était vraiment une expérience incroyable. La diversité de mes étudiants était juste stupéfiante. J’avais des enfants d’Inde, de République Dominicaine, d’Afrique, de Porto Rico, de Jamaïque, du Bangladesh, d’Irak, d’Iran. J’ai créé le projet musical dans cette école. Ma première année là-bas, ils m’ont jeté dans une pièce avec un paquet de marqueurs effaçables à sec et pas de livres, pas de piano, pas de musique, pas d’équipement, pas de télévision, rien. Ils m’ont juste mis dans une pièce et m’ont donné 300 enfants et m’ont dit : « Enseigne la musique ! ». J’ai construit tout ce que ce projet avait. C’était une école de business donc évidemment, la musique n’était pas nécessairement le sujet préféré de tout le monde, mais j’avais des enfants formidables. Après un temps, je n’avais aucun problème de discipline, ce qui était quelque peu inhabituel parce que j’étais nouveau, parce que j’étais jeune et parce que j’avais beaucoup d’enfants de l’enseignement spécialisé en intégration, et qu’ils étaient sauvages. Je ne sais pas exactement à quoi ça tient. Je suis bien avec les ados donc j’imagine que ça s’est juste bien passé, juste comme ça.

Un artiste d’avant-garde, sculpteur et artiste de scène, pousse la créativité au niveau de l’excentricité :

En règle générale, tout ce que je fais a tendance à être plutôt continu de manière à ce que pendant que j’essaie d’être ouvert aux spontanéités spécifiques qui pourraient améliorer une certaine pièce, il y ait une impulsion générale à long terme qui soit le facteur ultime gouvernant ce que je fais.

Selon le mode dans lequel je me trouve, je peux passer une journée entière à explorer une décharge pour y trouver des bouts de matériel de récupération qui soient ce dont j’ai besoin pour arranger les divers éléments d’une de mes collections principales ou je peux passer une journée entière à simplement me déplacer à travers les différentes zones de l’atelier et arranger des trucs ou bien je peux uniquement travailler à mon site web ou sortir et essayer de faire quelque chose en terme de publicité pour le projet, convaincre les gens dans les galeries etc, ou faire des performances dans plusieurs lieux, tant pour faire de la publicité pour mon travail que simplement pour le fait de le faire.

Même lui, cependant, ressentait de temps en temps le besoin de prendre des jobs de routine pour gagner un peu d’argent – des jobs desquels il s’arrangeait toujours pour extraire des expériences utiles :

En général, je suis plutôt impliqué dans mes propres projets. C’est-à-dire que bien sûr que j’ai travaillé, mais en général j’ai essayé de trouver des jobs dans lesquels je pouvais acquérir des compétences qui me seraient utiles pour mes propres besoins – gagner de l’argent en espérant chopper quelques connaissances au passage, comme travailler dans un atelier de photo, où j’ai eu la possibilité de développer mes propres photos. J’ai aussi brièvement travaillé dans la restauration de musée et j’y ai appris plein de bonnes techniques.

Le sens

Beaucoup de répondants ont indiqué qu’ils aimaient leur travail parce qu’il ajoute du sens à leur vie. Leurs réponses ont révélé beaucoup de choses sur leurs valeurs personnelles.

Voici comment l’exprime un bibliothécaire :

Depuis que j’ai fini l’université, je travaille dans des bibliothèques, des bibliothèques pour enfants et je trouve ça très important. C’est un peu ma mission de changer les bibliothèques pour les rendre plus ouvertes. Je pense qu’il y a beaucoup de potentiel pour les bibliothèques dans le fait d’utiliser leur espace de réunion pour tout un tas de choses pour lesquelles elles ne les utilisent pas aujourd’hui. Par exemple, je laisse des adolescents entrer dans la bibliothèque, y amener leur groupe et y jouer de la musique après la fermeture. Cet été, nous avons monté une pièce, les étudiants du secondaire enseignaient aux plus jeunes l’improvisation.

Je pense que les bibliothèques, dans le vieux sens du terme, sont malheureusement – ou heureusement – mortes. Ma vision d’une bibliothèque du futur, c’est un espace où l’information sur tous types de plateformes peut être échangée.

Cette personne ressentait que son travail transformait l’entière relation d’une communauté avec sa culture :

J’étais directeur général du Conseil des Arts de ma commune pendant deux ans et demi. Ce n’est certainement pas la paye qui me plaisait, parce qu’en tant qu’association sans but lucratif, ils ne payaient pas très bien. Mais je travaillais à un projet qui avait beaucoup d’impact sur la communauté. Nous avons pris une vieille bibliothèque et avec un Conseil d’Administration de dix-neuf personnes, nous avons réussi à lever 1 800 000 $ pour la restaurer. C’était remarquable parce que nous sommes dans une zone très reculée. Il n’y a aucune grande industrie ou entreprise high-tech, donc tous nos fonds devaient venir de fondations privées, d’individus locaux et de petits dons venant d’entreprises – beaucoup de très petits dons et quelques dons relativement substantiels. C’était une grande entreprise, quelque chose que beaucoup de gens avaient qualifié d’impossible et maintenant c’est une pierre angulaire de la communauté et c’est vraiment reconnu.

Il y a des choses que j’ai initiées qui sont devenues assez bien établies, comme ce qu’on appelle la Table Ronde Culturelle, qui est une coalition d’organisations culturelles. En gros, c’était un moyen de rassembler des gens pour parler, pour avoir une opportunité de débattre de problèmes et de difficultés, et de rendre possible une manière de travailler ensemble. Il y avait un sentiment de compétition auparavant et ce forum a fourni un moyen de programmer les choses de sorte qu’on n’ait pas, par exemple, de situation où on organise un spectacle le même jour qu’un autre et les ventes de tickets en souffrent. Cette idée a ensuite été reprise par le Conseil des Arts régional et maintenant ils utilisent ces Tables Rondes Culturelles et les ont établies dans chacun des six comtés dont la région est composée. Nous avons une Fondation Culturelle, assez neuve, un fonds de dotation pour financer les arts dans notre État et ils cherchent des moyens de distribuer l’argent. Ils allaient envoyer des fonds aux communes des zones rurales mais maintenant ils se rendent compte qu’à cause des Tables Rondes Culturelles, ils peuvent envoyer l’argent ici et mettre en place un système pour que les gens puissent postuler pour le financement par une organisation locale. Donc une toute petite chose que j’ai faite a pris de l’ampleur et est devenue une très grande chose.

Des artistes sortent du placard. Maintenant, ils ont un endroit où exposer leur travail et un moyen de le commercialiser, ainsi qu’une éducation aux arts. Ça va impacter l’habitabilité de la région, ça va impacter les gens qui veulent s’y installer – les docteurs, spécialistes etc. – et ça augmente la fréquence de choses comme les foires artistiques et braderies artistiques. Toutes ces activités ont maintenant un lieu pour se rassembler.

Une personne travaillant dans le domaine de l’environnement trouvait que son premier emploi après l’université l’avait dirigé vers une carrière importante :

Je travaillais pour une grande organisation environnementale. Nous travaillions à la création d’un code de conduite environnementale pour les entreprises et à un système que celles-ci pourraient utiliser pour rendre compte annuellement de leur respect de ces principes. Le but était que ce soit utilisé par des gens qui voulaient investir dans des entreprises qui représentaient leurs propres conceptions personnelles et qui voulaient un moyen objectif de mesurer si leurs entreprises remplissaient effectivement ces critères. Je travaillais avec un excellent groupe constitué d’individus de diverses organisations à but non lucratif dans le domaine de l’environnement et de plusieurs organisations et institutions religieuses investies dans la préservation. Je sentais que le travail que je faisais était très bénéfique parce que je sentais que nous aidions à changer les pratiques environnementales des entreprises dans le bon sens, mais en plus de ça, les gens avec qui je travaillais étaient simplement des personnes géniales et je m’y suis créé des amitiés qui perdurent encore aujourd’hui. Ce travail m’a convaincu de mon besoin de continuer ma formation et mon éducation en sciences de l’environnement et en gestion de ressources naturelles. Ça m’a non seulement mené à l’école supérieure mais ça m’a fournit quelques unes des qualifications dont j’avais besoin pour intégrer les programmes d’études qui m’intéressaient.

Plusieurs anciens étudiants se sont penchés sur le plaisir qu’ils retiraient du fait d’offrir un service aux autres. Une agente immobilière a mentionné apprécier « avoir l’opportunité de travailler avec des gens sur ce qui est pour eux l’une des décisions les plus importantes qu’ils puissent prendre. J’apprécie la totalité du processus qui consiste à les aider à prendre une bonne décision ». Une répondante qui travaille avec des enfants présentant divers troubles dans le cadre d’un foyer collectif notait que son « but en matière d’emploi est de ne pas m’ennuyer et de sentir que je fais quelque chose d’utile ; ce travail remplit ce but ». Une assistante sociale a choisi sa profession parce que « je voulais faire quelque chose qui signifie quelque chose pour moi et qui contribue au bien-être de la communauté. Vu que gagner de l’argent allait devoir prendre une grande partie de mon temps, j’ai voulu incorporer d’autres objectifs également ». Un autre assistant social explique :

J’ai travaillé pour l’Agence Publique de Protection de l’Enfance de la ville dans laquelle je vivais pendant neuf ans. C’était vraiment important. La plupart du temps, j’étais intervenante sociale du service de protection. Je travaillais avec des enfants en risque de maltraitance et de négligence et je fournissais des services aux familles. Je sortais les enfants de leur maison quand ils n’y étaient pas en sécurité et j’essayais de réunifier les familles qui étaient séparées. C’était un travail super important et très dur.

Puis je suis devenue chercheuse de foyer. Je formais des parents d’accueils et des parents adoptifs et je faisais les placements. Je m’occupais de la coordination : quel enfant vers quel foyer. Puis je réévaluais les foyers et je les aidais. J’aimais vraiment beaucoup ce travail.

L’ancien étudiant qui a été directeur funéraire pendant une vingtaine d’années investissait énormément de compassion dans son travail :

Les gens font toutes sortes de remarques narquoises mais c’était très gratifiant. Les gens sont en piteux état quand ils arrivent pour arranger les disposition finales de leurs êtres aimés et j’ai toujours été une personnes gentille, sympathique et patiente. Mon travail impliquait une combinaison de chaque talent que j’ai. C’était un bon travail pour moi en ce qui concerne l’enrichissement spirituel. J’ai tout une boîte de lettres de familles me remerciant pour ma gentillesse, mon obligeance – et de ne pas avoir essayé de les arnaquer.

Une ancienne étudiante ayant pris un job dans une maison de repos pour payer ses études a trouvé satisfaction en devenant très dévouée aux clients et à leur bien-être : « Je m’occupe d’activités comme l’artisanat, l’exercice physique, tout un tas de choses. Les résidents de la maison de repos présentent des niveaux de démence très hauts. J’y ai mon propre étage et j’aime vraiment le travail ». Elle a ensuite décrit un incident qui illustre bien son niveau d’implication :

Mon étage est pour les promeneurs et les problèmes comportementaux. À mon étage, il y a deux femmes de près de 90 ans. Je les appelais « mes deux petites promeneuses » parce qu’elles se promenaient partout mais qu’elles se cherchaient toujours l’une l’autre. Elles ne savent pas sur quelle planète nous sommes, elles ne savent pas ce qui se passe, mais elles se connaissent l’une l’autre. L’administration a décidé de les séparer. Alors nous avons eu un désaccord sur le fait d’en déménager une et pas l’autre. Celle qu’ils avaient décidé de déplacer venait de revenir de l’hôpital et elle était très fragile.

Le jour du déménagement, elle était très affectée, alors j’ai dit à une des administratrices : « J’ai besoin que quelqu’un d’autre s’occupe de l’activité récréative, pour pouvoir l’aider » – vous savez, je devais m’occuper de 20 ou 30 autres personnes. Alors elle a téléphoné et quelqu’un des Services Sociaux est venu et a dit à propos de ma patiente : « Qui est Jean ? ». C’est dire comme il connaissent peu leurs clients ! J’ai expliqué la situation. J’ai dit : « Je ne sais pas qui a pris cette décision et je n’ai aucune formation médicale mais je pense que c’est une très mauvaise idée parce que ça va les bouleverser toutes les deux et je pense qu’elles se dégradent. Jean est en très mauvais état. »

Eh bien, j’ai eu des ennuis pour avoir défendu les intérêts de mes résidents. Et ça a été plus ou moins continu. J’ai vu les familles des résidents – elles sont toutes très bouleversées – et je leur en ai parlé. Je leur ai totalement admis que je n’étais pas d’accord avec ce que l’administration avait décidé de faire. Alors je suis en suspens. Je passe huit heures par jour avec ces gens, je les connais, puis quelqu’un arrive et dit « Qui est Jean ? ». Je ne pense pas que ce soit correct.

La satisfaction de travailler avec des enfants présentant des besoins particuliers surpasse les difficultés inhérentes au travail de cette personne :

Ce que je fais maintenant, c’est prof remplaçant, travailler avec des enfants dans l’enseignement spécialisé, j’adore ça. La paye est tellement faible qu’on pourrait presque dire que je suis bénévole. Je ne dois pas vraiment travailler à cette étape de ma vie ; je le fais juste parce que j’aime vraiment ça.

Les enfants redoutent ça parce que, bon, voilà une remplaçante, qu’est-ce qu’elle peut bien nous apporter ? Elle ne connait pas les enfants et certains des programmes dans lesquels sont impliqués les enfants sont très complexes, plein de subtilités. Aussi, les enfants présentant des besoins particuliers ne répondent pas toujours bien au changement et aux nouveaux visages. Rien que ça, ça peut les faire partir parfois ; c’est vraiment dur d’avoir un étranger parmi eux. Quelques fois, j’ai passé la porte et les gens étaient ouvertement contrariés. À la fin de la journée, c’était « Merci beaucoup d’être venue ! ». Ils auraient tout aussi bien pu dire : « On pensait vraiment que vous alliez être inutile ». Donc c’était gratifiant.

Ce que je trouve intéressant, c’est que les gens réalisent très vite que j’ai de l’expérience, que j’ai quelque chose à apporter et très honnêtement, je sens que maintenant, où que j’aille, on me respecte. Les gens savent que quand je passerai la porte, je ne serai pas un poids mort. Je serai capable de faire le boulot. Maintenant, on me demande directement et ça me fait plaisir.

Rendre service est un dénominateur commun pour tous les anciens étudiants impliqués dans l’enseignement. L’ancien étudiant devenu danseur de ballet puis professeur de danse au niveau universitaire avait ceci à dire au sujet de son expérience en tant que professeur :

Ça m’éclatait. Mes étudiants me taquinaient ; ils appelaient mes cours de danse des « cours de philosophie ». Je disais : « Tout le monde peut faire un tendu. On s’en fout du mouvement, en soi. Si ça ne signifie rien… ». C’était un peu mon truc.

L’enseignement n’est pas un domaine où on a beaucoup de gratification instantanée. Je revenais deux ans plus tard pour faire quelque chose à l’université et je croisais un ancien étudiant et il disait : « Oh, waw, ce que vous m’avez enseigné il y a deux ans a vraiment influencé la façon dont je vois la vie en général ». Il disaient : « Ça a changé ma vie, bla bla bla » et je pensais : « Mon Dieu, pourquoi était-ce comme si j’étais en train de t’arracher les dents ? Pourquoi est-ce que tu ne pouvais pas me donner quelque chose à l’époque ? ». En vieillissant, je me rends compte que c’est comme ça que ça marche, ce n’est pas une affaire de gratification instantanée. Mais, oh, parfois, c’est le cas. Vous savez, il y a des étudiants qui décollent tout simplement ! Ils absorbent votre style. Pendant la période où j’ai enseigné là-bas, j’ai vu des gens vraiment se développer. Je leur donnais cours dans une classe puis l’année suivant je leur donnais cours à nouveau. Je pouvais alors voir leur développement et être complètement subjugué. C’était très excitant.

Le service était le source principale de satisfaction pour la femme qui est, littéralement, allée à l’autre bout de la planète pour travailler avec un ONG :

Je n’avais jamais jamais aussi dur de ma vie qu’au Timor Oriental. Les trois premiers mois que j’y ai passé, c’était encore toujours en situation d’urgence et on travaillait entre douze et dix-huit heures par jour, sept jours sur sept. Mais ça me donnait tellement d’énergie. J’aimais le travail et il fallait qu’il se fasse. Quand on a un travail de bureau, ça peut être du genre : « Oh, est-ce que je fais l’archivage aujourd’hui ou bien demain ? Ça peut attendre demain, c’est pas grave ». Mais quand des gens attendent du matériel pour construire un abri et qu’en attendant qu’on le leur amène, ils vont devoir vivre sous une bâche donnée par l’ONU, c’est une tout autre histoire. Je trouvais ça très stimulant, très gratifiant, mais ça m’a aussi beaucoup mis la pression. Il y avait des jours où je ne pensais simplement pas qu’on y arriverait. On te regarde en pensant que tu vas amener les matériaux pour qu’ils puisse construire une maison et tu penses : « Je sais que ces matériaux ne vont pas arriver de Malaisie ou d’Indonésie avant trois semaines, comment est-ce que j’explique ça à ces gens ? ». Donc c’était très gratifiant mais en même temps ça pouvait être très dur. Je prenais le travail, pas nécessairement personnellement, mais certainement à cœur, donc quand les choses ne se passaient pas quand elles étaient sensées le faire, c’était très dur. Mais j’ai en fait vraiment aimé ce travail jusqu’à la fin.

Le travail d’équipe et un sentiment de communauté étaient des sources de satisfaction au travail pour beaucoup d’anciens étudiants. Le gérant de café d’une école de musique urbaine considérait ça comme le but principal de son travail :

Pour moi, le but du café a toujours été d’être l’extension de la communauté scolaire. Avant que je le gère, tout ce qu’ils avaient, c’était des snacks préfabriqués, de la mauvaise nourriture et, en gros, de la bière et de la limonade. J’en ai fait un endroit vivant et fun où tout le monde mange. J’ai commencé par faire plein de vraiment bonne nourriture. J’ai maintenu les prix très bas en travaillant avec des ingrédients simples et en faisant le travail moi-même plutôt que d’acheter des trucs préemballés et prétraités qu’on doit revendre très cher parce que ça nous a coûté très cher. Ma réflexion de base était : si les gens mangent ensemble, ce sera une partie excitante de la communauté. Plutôt que d’essayer de fuir le bâtiment, les profs resteront là pour manger avec leurs étudiants.

La communauté qui peut être construite entre collègues qui partagent des responsabilités était importante pour ce chef cuisinier :

Il y a un vrai aspect showbizness au travail en cuisine. On monte un spectacle et on attend l’heure, 20h, où le dîner commencera. On met tous ses efforts là-dedans et puis on danse dans la cuisine pendant quelques heures et puis il y a ce superbe sentiment après, quand le travail est accompli. Il y a une bonne fraternité entre chefs, comme entre les musiciens d’un groupe. C’est un groupe de rustres comme moi. Ils aiment sortir boire une bière et raconter des histoires après. Donc j’étais vraiment à l’aise dans cette scène et c’était une très bonne expérience pour moi.

Une barmaid s’est exclamé : « Être serveuse, ce n’était pas pour moi, mais barmaid, j’adore totalement. C’est très chouette parce qu’on a la chance de parler avec les gens ». La gérante d’un studio de yoga aimait son travail à cause du « côté mutuel de tout ça. Tout le monde évolue un peu, un peu ensemble et un peu séparément, et c’est comme un groupe d’amis et un groupe de gens qui s’entraident un peu ». L' »assistant manager » d’un supermarché trouvait que « c’était un job assez intéressant. Il y avait une quarantaine d’employés dans le département. Plus de la moitié d’entre eux venaient de pays étrangers et certains d’entre eux parlaient à peine l’anglais. C’était définitivement une expérience riche en apprentissages. Bien sûr, on peut trouver des gens pour traduire donc ce n’est pas comme si on apprenait la langue ou quoi. J’ai découvert qu’il y avait beaucoup d’étranges différences dans les attitudes des gens de différentes cultures. Des choses qu’on prend pour acquises, comme les façons de formuler une question, ou les façons de procéder pour demander quelque chose, peuvent être complètement différentes de leur façon de faire. Donc c’était intéressant d’essayer de diriger ces gens. Ce n’était pas quelque chose que j’avais envisagé un jour avoir à gérer. »

Une prof de gym a trouvé sa plus grande satisfaction dans l’encouragement d’un sens de la camaraderie parmi ses étudiantes :

Pour moi, ce qui est vraiment important dans la gymnastique, c’est la camaraderie entre les filles. C’est ce qui en fait un sport d’équipe. Je devrais dire que si une gymnaste d’élite passait dans la rue et me demandait : « Tu veux bien me coacher comme gymnaste d’élite ? », je lui recommanderais probablement quelqu’un d’autre. Vu que nous n’avons aucune autre gymnaste comme ça là, maintenant, dans notre club, elle serait extrêmement individualisée et je ne pense pas que ce serait sain. Je pense qu’on a besoin du compagnie qu’on ne peut obtenir que de la part de filles traversant la même chose que soi au même moment.

Les relations qu’il forme avec ses clients sont le facteur clé qui fait qu’un guide accompagnateur de golf aime son travail :

Nous avons de beaux terrains de golf ici et j’adore les montrer aux gens. Je me sens un peu comme un ambassadeur du golf, ou comme un employé de la Chambre de Commerce, parce que j’adore tellement la région. Je fais sortir les gens et je leur montre le terrain de golf et je leur dis où faire leurs coups et grâce à moi ils font dix ou quinze ou vingt coups de mieux que si ils étaient allés seuls. Ils deviennent mes meilleurs amis. Je fais des choses comme faire des réservations au restaurant sur le chemin du retour du terrain de golf, je leur dis quelles choses touristiques ils devraient faire. Donc c’est plus que juste amener quelqu’un sur un terrain de golf et les y déposer.

Ce qu’ils n’aiment pas

Plusieurs anciens étudiants ont été très clairs sur le fait qu’il y avait des choses dans certaines de leurs expériences professionnelles qu’ils n’avaient pas aimé. Leurs commentaires négatifs étaient parfois aussi révélateurs que les positifs. Voici par exemple ce qu’a dit une personne après son incursion dans le monde des géants du commerce de détail :

J’ai eu beaucoup de drôles de jobs, mais un des plus importants était pour une énorme chaîne d’hypermarchés. Ça m’a ouvert les yeux sur la structure des entreprises et m’a permis de réaliser que je ne voudrais plus jamais y travailler.

Bien qu’y travailler paraissait tout à fait OK au début, j’ai commencé à remarquer que ça semblait presque faux, un faux sourire pendant que dans les coulisses, tout le monde était stressé et au bord de la crise de nerfs. Le visage qu’ils présentait disait : « Bonjour ! Comment allez-vous aujourd’hui ? ». Argh ! C’est comme ça qu’on doit se comporter mais ça allait beaucoup trop loin parce qu’on devait se comporter comme ça tout le temps, même entre nous. Si on est de mauvaise humeur, on est de mauvaise humeur. On ne pouvait pas le montrer. C’était un peu bizarre. Au final, je n’ai pas pu le supporter. Ce genre de pression ne faisait pas vraiment du bien, mais je pense que le business du commerce de détail en général non plus. C’était un type de travail à très haut niveau de stress. Ça donne une meilleure impression de ce qui se passe vraiment quand on entre dans un magasin.

Le monde de l’entreprise n’était pas beaucoup plus attirant pour cet artiste :

J’ai travaillé pour une agence de publicité pendant un petit moment et j’ai appris à comprendre de quoi il en retournait et comment tout le programme fonctionnait et la séquence de choses à faire pour obtenir un certain poste. C’étaient des informations très importantes pour moi. J’ai décidé que je n’aimais pas trop ça et me suis concentré sur mes propres affaires en me lançant dans le travail indépendant. Ça a très bien fonctionné pour moi.

Une personne a dit, tout simplement : « Je n’aime pas vraiment être dans un bureau de 9h à 17h tous les jours. Je ne veux plus de travail d’ordinateur. Ce n’est pas la vie que je veux mener ». Une autre ne pouvait pas supporter ce qu’il percevait comme étant une ambiance de mensonge :

J’étais producteur/régisseur pour une chaîne de télévision. J’ai géré le département des actualités, mis en place un nouveau plateau, j’ai eu une émission de jazz qui a été nominée pour un prix Cable Ace Award. Puis je suis parti pour rejoindre une chaîne d’une grande ville en tant que rédacteur, mais j’ai vite été découragé par les actualités. Parce que le grand mensonge, c’est qu’on soit là pour dire la vérité – que ce ne soit pas vraiment une affaire d’audience, mais de dire la vérité. Mais en réalité, tout ça n’est que pour les publicitaires, et on ne veut pas mettre en colère les mauvaises personnes. C’est très « corporate ». J’ai passé sept ans à m’occuper des actualités locales donc la plus grande partie de mon temps était consacrée aux meurtres et aux incendies, etc. Et je me demandais : « qui est-ce que j’aide vraiment avec tout ça ? ». Je me sentais comme si tout ce que je faisais, de jour en jour, c’était déprimer le public à la maison.

Une activiste dévouée des droits de la femme a vu un job qu’elle adorait tourner au vinaigre quand elle n’a plus pu vivre avec la menace quotidienne du danger :

Quand je travaillais à un centre de Planning Familial, nous avons subi une attaque violente. Un homme est entré par infraction et a démoli le lieu. Il n’avait pas d’arme à feu mais il avait une énorme brique qu’il a jeté par la fenêtre en verre de la réception pour entrer, pendant qu’on était là. C’était très effrayant. C’est vraiment un miracle qu’aucun d’entre nous n’ait été blessé parce qu’on était tous juste là quand la vitre s’est brisée. Après cet incident, qui s’est produit quand j’avais vingt ans, j’ai continué à travailler au Planning Familial jusqu’à mes vingt-cinq ans environ. Je venais de commencer à travailler là-bas quand ça s’est passé. Un an plus tard, je suis partie – j’étais un burn-out total, et j’ai pris quelques mois de congé. Mais j’ai fini par revenir parce qu’il y a un truc avec le Planning Familial : on ne part jamais. Ça s’est régulièrement passé avec le personnel. Les gens partaient puis revenaient quelques mois plus tard ou un an plus tard – les gens revenaient toujours. Quand je suis enfin partie, la directrice de la clinique m’a demandé : « ça fait combien de fêtes de départ en tout qu’on a déjà organisées pour vous ? ». Je lui ai répondu : « trois ». Mais je ne suis pas revenue depuis et je n’en ai pas l’intention. Depuis, je n’ai pas le sentiment de vous travailler dans un endroit où ma vie est en danger chaque jour. La liberté de reproduction est une chose très importante pour moi mais je ne veux pas travailler dans une clinique. Je ne veux plus vivre comme ça. Donc j’admire les gens qui le font et je suis fière de moi pour l’avoir fait, mais je ne veux plus jamais faire ça.

Le danger et la corruption sont aussi les facteurs qui ont détourné la personne qui travaille pour une ONG internationale d’une de ses missions :

Une mission difficile dans un pays du tiers-monde, j’en avais adoré les premiers mois, mais ensuite nous avons eu un problème dans mon bureau où j’ai découvert qu’environ 25% du personnel étaient coupables de fraude et d’essayer de voler de l’argent de l’agence via des avantages médicaux. L’idée était la suivante : s’ils ont besoin de voir un médecin, ils voient un médecin, ils reçoivent un reçu, et on les rembourse. Mais les gens faisaient des faux reçus. Donc j’ai plus ou moins compris ce qui se passait, mené l’enquête, parlé au directeur local et puis j’ai dû renvoyer une grande partie du personnel, ce qui est une mauvaise chose à devoir faire dans n’importe quel milieu. Dans un pays où on a 80% de chômage et où on sait que les enfants de ces gens auront faim après la perte de leur emploi, c’est extrêmement dur. En plus de ça, une partie du personnel était très en colère contre moi parce que j’avais découvert la fraude et que j’étais le responsable. Même si ce n’était pas moi qui avais pris la décision de les renvoyer, c’était moi qui leur avais remis l’avis de licenciement donc beaucoup d’anciens membres du personnel étaient très en colère contre moi. Il y a des gens qui allaient voir des sorciers pour me jeter des sorts et c’est devenu vraiment très étrange. Donc je voulais partir, pas tant parce que je voulais le confort de la maison mais parce que certains membres du personnel venaient vers moi pour me dire : « écoute, fais attention. Il y a des gens qui ne font pas de bonnes choses ».

Sur une note plus légère, une personne qui généralement adore son travail en tant que bibliothécaire de référence dans une bibliothèque de village, a expliqué les choses qui la frustraient de temps en temps :

Bon, j’ai des bons et des mauvais jours. Parfois, je trouve tout l’aspect dépannage d’ordinateurs de mon travail très lassant. Mon impression après avoir parlé à pas mal de gens et lu sur le sujet, c’est qu’à peu près tous les bibliothécaires ont ce sentiment. Avant les ordinateurs, c’était la photocopieuse qui était toujours cassée. Les bibliothécaires ont tendance à être des gens avec des diplômes de haut niveau qui sont soit intéressés par l’aspect académique ou par l’aspect social, puis se retrouvent bloqués avec ces machines.

Vu que je travaille dans une bibliothèque publique, je vois un spectre large d’êtres humains, tout le monde, des petits enfants à leurs arrière-grands-parents, et ainsi je reçois un spectre de questions plus vaste que si je travaillais dans un cadre académique. Aussi, je n’ai pas tendance à recevoir les requêtes les plus académiques. Donc il y a des jours où j’ai l’impression que mon cerveau s’atrophie. En effet, je suis à un bureau de service public et je suis là pour tout ce pourquoi les gens peuvent avoir besoin de moi, dont « où sont les toilettes ? ». Ça c’est l’autre grande blague entre bibliothécaires. Nous sommes allés à l’école pour obtenir un Master pour pouvoir dire aux gens où sont les toilettes.

Un ancien étudiant a dit qu' »une fois qu’on fait marcher quelque chose jusqu’au point où ça devient rentable, ça devient aussi ennuyeux. Ce qui se passe, c’est que l’ennui se fait sentir au bout d’un moment et on fait quelque chose d’idiot comme vendre l’entreprise ». Cet ancien étudiant exprime un lien direct entre une attitude négative envers un certain job et son expérience à Sudbury Valley :

Pendant un temps, j’ai eu un travail de bureau vraiment très pourri – très, très lamentable – dans lequel j’étais juste stupéfait de constater à quel point on ne recevait jamais l’autorité ou la confiance de bien faire notre travail. Il y avait un gestionnaire de bureau, le propriétaire, qui regardait par-dessus notre épaule à tout moment. C’était dérangeant. Je me suis rendu compte que c’était comme ça que beaucoup de lieux de travail étaient structurés et je pense que mon objection concernant cette situation est similaire à mon objection concernant l’école traditionnelle. L’idée qu’on ne puisse pas simplement dire aux gens les chose qu’il y a à faire et les laisser les faire tranquillement mais qu’on doive les micro-gérer, cette idée émerge de la même culture qui est créée par, et qui a créé le modèle scolaire traditionnel. Clairement, je ne me suis pas amusé, mais je pense que ce travail a joué un rôle important dans le façonnement de ma personne. Je pense qu’il m’a rendu plus réaliste sur la profondeur du gouffre philosophique entre ce que je considère comme la façon de vivre sa vie et la façon dont une grande partie du monde semble l’envisager.

 

Daniel Greenberg, Mimsy Sadofsky et Jason Lempka
Traduit par Antoine Guenet

Vous aimez cet article ? Merci de nous soutenir !


A propos de Antoine Guenet

Né en 1986. Père, musicien, professeur de musique depuis 10 ans, et beaucoup d'autres choses. Avec mon épouse Susan, j'ai décidé de lancer le projet d'ouvrir une école Sudbury de langue ouverte au centre de la Belgique.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *