La stratégie de « ne rien faire » (par Carolyn Shepard Fox, maman d’étudiants de l’École Sudbury Valley) 1


Avant-propos

Ce qui suit est un article de Carolyn Shepard Fox, publié sur le blog de l’École Sudbury Valley (l’article original est disponible ici) le 5 janvier 2015.

Carolyn Shepard Fox est maman d’étudiants de l’École Sudbury Valley.
Je tiens à remercier les commis aux relations publiques de Sudbury Valley pour leur aimable autorisation de publier mes traductions des articles de leur blog, sur ce blog.

L’article

Quand ma fille aînée Sarah avait trois ans et demi, nous avions un trajet de 20 minutes en voiture pour revenir de sa crèche, un lieu spécial où je croyais que Sarah avait la liberté de grandir et d’apprendre sans structure académique imposée. À chaque trajet, je lui demandais : « Qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ? ». En regardant dans le rétroviseur, je la voyais, assise dans le siège arrière, qui regardait intensément par la fenêtre. Elle répondait toujours : « Oh, rien ».

En tant que parent aidant, j’avais observé l’effervescence qui remplissait ses matinées à l’école. Je savais qu’elle était loin de n’avoir rien fait. Sa réponse pensive (« rien ») m’a fait poser la question : que veut vraiment dire ne rien faire ?

Dans mon travail en tant que sage-femme, je souscrivais fermement à la croyance selon laquelle le travail de sage-femme est l’art de ne rien faire mais bien. Une grande partie du suivi d’une naissance consiste à regarder et à attendre tandis qu’un processus très naturel se produit. Ne rien faire, jusqu’à ce qu’on doive faire quelque chose. Je me rappelle une des premières naissances que j’ai assisté en tant que toute nouvelle sage-femme. Le travail a été long – presque 72 heures. C’était le premier bébé de cette femme et elle était fatiguée et effrayée. Néanmoins, son corps a doucement suivi le processus et son bébé sain et fort continuait d’aller bien. Nous avons attendu et observé, d’heure en heure. Et toutes les quelques heures, mes collègues infirmière et médecin voulaient savoir ce que « nous » allions faire. La culture de l’hôpital a peu de compréhension du processus qui consiste à attendre et à ne rien faire en apparence.

« Le travail progresse et le bébé va bien. Nous allons continuer à soutenir la femme et nous allons attendre. » C’était la meilleure réponse que je puisse donner. N’ayant pas le poids d’une sage-femme plus expérimentée, je savais que ma réponse était reçue avec un profond scepticisme et une certaine inquiétude. Mais après ce qui paraissait être une éternité, la femme a donné naissance à un bébé de 5kg en très bonne santé.

Dans un monde médicalisé de la naissance, très peu de femmes sont autorisées à avoir un travail de trois longs jours sans une certaine sorte d’intervention. Et pendant plusieurs jours, le personnel de l’hôpital a raconté des histoires sur la naissance du bébé « géant ».

Encore aujourd’hui, je reste impressionnée par la puissance de l’observation et de l’attente. Ce n’était pas facile. Je voulais que la naissance se passe plus vite tout autant que tous les autres. Je me sentais fatiguée, contrainte par mon expérience clinique limitée et un peu effrayée. Mais j’ai puisé dans toutes les choses que je savais sur la naissance et son déroulement. Je me suis assurée que la femme et son bébé soient en sécurité à tout moment, je les observais de près pour pouvoir percevoir tout signe indiquant que l’un d’entre eux serait en danger.

Mais ce qui est plus important, c’est que j’ai protégé l’espace de la femme pour « simplement être », ainsi que son droit d’accoucher sans intervention superflue. J’ai respecté le mystère de la nature et son pouvoir de se produire. En observant et en attendant, j’ai honoré l’art de ne rien faire mais bien.

En ne faisant rien, nous devenons excellents à l’attente. Attendre nous donne une opportunité de voir ce qui pourrait venir. Quand je sème une plante, je recouvre les semis de terre, je les arrose et puis j’attends. Souvent, on dirait qu’il ne se passe rien et chaque année je me demande si elles vont pousser. Et elles poussent. Rien devient quelque chose en quelques jours.

Quand ma deuxième fille, Jane, est entrée à l’École Sudbury Valley, elle n’était jamais allée à l’école auparavant. Elle y est entrée dans les quelques jours qui ont suivi son quatrième anniversaire. Tout cet hiver, elle est restée auprès de sa sœur Sarah. À presque 11 ans, Sarah et ses ami(e)s passaient leurs journées à parler, à passer du temps ensemble, à jouer sur des ordinateurs, des iPads et des téléphones portables et à explorer dehors. Et Jane les suivait partout comme un petit caneton. Elle insistait pour que Sarah l’inscrive dans le registre des présences à l’entrée et à la sortie, l’accompagne aux toilettes et au frigo pour aller chercher sa boîte à tartines. Il faut reconnaître que Sarah prenait bien soin de Jane. Ça a continué pendant le printemps et le début de l’été.

« Comment c’était à l’école aujourd’hui ? », demandais-je à Jane pendant notre court trajet de retour à la maison.
« C’était teeeeeeeeeeeellement ennuyeux. »
« Tu n’as rien fait ? »
« Non, maman, rien. »

Mais malgré ses proclamations d’ennui, Jane n’avait jamais l’air malheureuse ou résistante à l’idée d’aller à l’école. Remarquablement, elle rentrait à la maison avec un air de confiance en soi et d’individualité qui la faisaient paraître d’une certaine manière plus âgée. Après un jour de proximité imposée à l’école, je m’attendais à ce que Jane et Sarah se séparent joyeusement en rentrant à la maison. Mais souvent, elles continuaient à jouer avec plein d’enthousiasme jusqu’au moment d’aller au lit. Pour clarifier que nous ne vivons pas une sorte d’utopie familiale étrange, Sarah a quand même exprimé sa frustration quant à la présence incessante de Jane dans sa vie scolaire.

Elle demandait : « Quand est-ce que Jane va commencer à faire quelque chose toute seule ? »
Et je répondais : « Un jour elle va commencer à s’occuper elle-même, c’est promis ». Ou du moins je l’espérais.

L’été est arrivé, l’école s’est terminée et nous nous sommes tous demandé ce que ferait Jane à son retour à SVS (NdT : Sudbury Valley School) à l’automne. Septembre, octobre et une partie de novembre sont arrivés et repartis et Jane suivait toujours Sarah partout.

La question de l’intervention se faisait menaçante comme un nuage sombre. Est-ce qu’il fallait qu’on fasse quelque chose après n’avoir rien fait pendant si longtemps ? J’avais peur et mon ombre tenace se demandait si j’étais une mauvaise mère. Peut-être qu’attendre et ne rien faire était la mauvaise décision. Est-ce qu’il fallait qu’on sorte Jane de l’école ? Et si elle n’était juste pas prête à être à SVS ? Quel effet cela avait-il sur Sarah ?

Mais quelque part sous tous ces doutes et toutes ces peurs, une petite voix disait : « Aie foi en Jane. Elle en fait beaucoup. Je ne peux pas le voir mais comme une graine dans le jardin, elle pousse, et les premiers bouts de vert peuvent sortir à n’importe quel moment. » Puis un jour, au moment le plus sombre de la fin novembre, une période à laquelle aucune plante ne pousse ici en Nouvelle Angleterre, Jane a quitté sa sœur et s’est fait une amie. Et voilà. Jane l’indépendante était née !

En ne faisant rien, nous donnons à nos enfants de l’espace pour être. Les chercheurs spirituels méditent pendant des années pour apercevoir ce genre d’abandon au Rien. Parce que c’est dans cet espace de Rien que la croissance se produit. En tant que parent, en tant que sage-femme, en tant que jardinière et en tant qu’être humain, le défi de décider quand faire quelque chose et quand ne rien faire nécessite une conscience constante des émotions les plus basiques.

La peur me fait vouloir farfouiller, intervenir, essayer de corriger ce qui me semble potentiellement mauvais. Mais l’expérience de Jane, comme une longue naissance ou une graine dans le jardin printanier, m’a rappelé que l’instinct d’attendre pour voir, l’acte de ne rien faire, permet à quelque chose de devenir.

 

Carolyn Shepard Fox
Traduit par Antoine Guenet

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Pour approfondir cette question de la non-intervention dans la philosophie des écoles Sudbury, je recommande l’article « L’art de ne rien faire » de Hanna Greenberg, traduit sur ce blog.


A propos de Antoine Guenet

Né en 1986. Père, musicien, professeur de musique depuis 10 ans, et beaucoup d'autres choses. Avec mon épouse Susan, j'ai décidé de lancer le projet d'ouvrir une école Sudbury de langue ouverte au centre de la Belgique.


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Commentaire sur “La stratégie de « ne rien faire » (par Carolyn Shepard Fox, maman d’étudiants de l’École Sudbury Valley)

  • Catherine BELLOEIL

    On parle très peu de ce sujet, l’art de laisser le temps aux choses de se faire. Très peu pratiqué aussi.
    C’est un sujet pourtant central sur la confiance en soi et au monde, sur le lâcher prise.
    Il en faut, du sang froid, du recul, de la maîtrise, pour ne rien faire, Etre juste là, en présence, avec bienveillance et observer comme chaque chose prend sa place naturellement.
    Merci pour le partage de ce texte et sa traduction.
    Je vous souhaite une belle réussite pour votre école.
    Catherine