L’absence de harcèlement en milieu scolaire : comment une école peut être une communauté morale (par Dr. Peter Gray)


Toute école devrait être, avant tout, une communauté morale.

Avant-propos

Ce qui suit est un article de Dr. Peter Gray, publié sur Psychology Today (l’article original est disponible ici) le 8 juin 2010.

Dr. Peter Gray est professeur et chercheur à Boston College. Il est l’auteur de Free to Learn: Why Unleashing the Instinct to Play Will Make Our Children Happier, More Self-Reliant, and Better Students for Life, (Basic Books, 2013), et de Psychology (Worth Publishers, un manuel d’université dans sa septième édition). Il a conduit et publié des études en psychologie comparative, évolutionnaire, développementale et éducative. Il est diplômé de l’Université de Columbia et a obtenu son doctorat en biologie à la Rockefeller University. Son travail actuel se concentre principalement sur les moyens d’apprentissage naturels des enfants et la valeur à long terme du jeu.
Je tiens à remercier le Dr. Gray pour son aimable autorisation de publier ma traduction de son article sur ce blog.

/!\ Note préliminaire : j’ai utilisé dans cette traduction les termes de harcèlement scolaire, de brimades et d’intimidation comme traduction du mot anglais « bullying ». Le mot n’ayant pas de traduction directe en français qui soit capable de transmettre la complexité du concept, j’aimerais en donner la définition (traduite de l’anglais) de Wikipedia : « Bullying est l’usage de force, de menaces ou de coercition pour maltraiter, intimider ou agressivement dominer les autres. Le comportement est souvent répété et habituel. Un prérequis essentiel est la perception, par le bully ou par les autres, d’un déséquilibre de pouvoir social ou physique, qui distingue le bullying du conflit ». C’est dans ces termes qu’il faut comprendre le type de harcèlement qui est le centre de ce billet et des préoccupations de nombreux milieux scolaires.

L’article

Il y a de nombreuses années, dans le cadre de mes premières études de l’école Sudbury Valley 1NdT : Le modèle sur lequel se base l’École Autonome., j’ai assisté à une réunion du Conseil d’école dont le point le plus important de l’ordre du jour était une plainte au sujet des habits d’un nouvel étudiant. Un nouvel inscrit adolescent portait à l’école une veste en cuir garnie d’une swastika. À la plupart des écoles, ce genre de délits aurait été traité rapidement et efficacement par le directeur qui aurait convoqué l’étudiant dans son bureau et ordonné à l’étudiant de retirer sa veste et de ne jamais la ramener à l’école. Mais ce n’est pas comme ça que Sudbury Valley fonctionne. Sudbury Valley n’a pas de directeur. Elle est gérée – entièrement gérée – de manière démocratique par le Conseil d’école, qui inclut tous les étudiants (de 4 ans à la fin de la scolarité) et tous les membres du personnel. [Pour plus d’infos sur l’école, voir Children Educate Themselves IV: Lessons from Sudbury Valley.]

Le débat auquel j’ai assisté ce jour-là était à la hauteur de la Cour Suprême des États-Unis. On y parlait d’une part de liberté d’expression. La liberté d’expression inclut-elle le droit de porter une swastika ? Je me souviens d’une adolescente soulevant la question de la manière suivante : « Supposons que nous bannissions la swastika. Est-ce que ça voudrait dire qu’on pourrait aussi bannir la faucille et le marteau, au nom desquels de terribles atrocités ont été commises ? Et qu’en est-il alors du drapeau américain ? Il pourrait offenser certaines personnes, à cause d’atrocités telles que l’esclavage et l’extermination massive d’Amérindiens qui ont été commises au nom de ce drapeau. Quand on commence à interférer avec la liberté d’expression, où arrête-t-on ? ».

Dans l’autre camp, plusieurs ont présenté l’argument selon lequel la swastika est un symbole de haine là où la faucille et le marteau ou le drapeau de n’importe quel autre pays ne le sont pas. On a présenté l’Histoire – non pas pour enseigner l’Histoire, mais simplement pour avancer un argument qui était directement pertinent quant à la décision que le groupe devait prendre. Tandis que le débat continuait, la tension entre le droit à la liberté d’expression et le droit à la liberté face aux discours choquants a été clairement mise en évidence.

La plupart des gens qui ont parlé étaient des membres du personnel et des étudiants plus âgés, mais beaucoup d’étudiants plus jeunes étaient présents, par choix (étant donné que personne n’est obligé de participer aux réunions du Conseil d’école). Je pouvais voir à leurs expressions que même les plus jeunes étaient totalement impliqués dans le débat. Quand est venu le moment de passer au vote, leur vote était réellement informé. Ils avaient entendu tous les arguments, des deux côtés de la question. Une question de vêtements était devenue une question profondément morale au sujet de la liberté et de la façon dont la liberté d’une personne peut parfois entrer en conflit avec la liberté d’une autre personne, et c’est pour ça que nous avons besoin de lois. Pour information, la swastika a été bannie, et l’école a maintenant une règle générale contre l’affichage de symboles de haine et l’usage de mots communément perçus comme des expressions de haine envers un groupe de personnes, même lorsque l’intention n’était pas haineuse.

Conseil d’école de Sudbury Valley (capture d’écran de YouTube : « Sudbury Valley School School Meeting« )

Qu’est-ce que cela a à voir avec le harcèlement scolaire ? Tout.

À l’école standard, le directeur, en exigeant que l’étudiant ne porte pas la swastika, aurait lui-même été impliqué dans un acte d’intimidation. Il aurait utilisé son pouvoir supérieur pour infliger sa volonté à l’étudiant, qui n’avait aucun pouvoir dans ce cadre. La seule leçon que l’étudiant portant la swastika en aurait probablement tiré est que « la force fait le droit » 2NdT : « might makes right » – la leçon d’un environnement propice au harcèlement.

À Sudbury Valley, l’entière communauté des personnes affectées par la décision a pris la décision. Elle a été prise de manière réfléchie, morale, et à travers des procédures démocratiques établies. L’étudiant portant la swastika, qui avait le même droit de vote que qui que ce soit d’autre, savait que ce n’était pas juste une personne mais que bien la majorité des gens – dont des personnes de son âge ainsi que des adultes et des petits enfants – qui était opposée à ce qu’il porte cette veste. Et il a pu en entendre les raisons, présentées non pas par un supérieur, mais développées dans une discussion ouverte au cours de laquelle toutes les voix ont été entendues. Au même temps, ceux qui était offensés par la swastika et qui se sentaient intimidés par le fait que l’étudiant la porte, ont appris qu’ils ne devaient pas accepter cette intimidation. Ils pouvaient exprimer leur inquiétude et leur voix était entendue et prise au sérieux par la communauté entière. C’est le système désordonné et inefficace qu’on appelle la démocratie.

Quelques années plus tard, mon étudiant de troisième cycle Jay Feldman a passé des centaines d’heures à Sudbury Valley pour observer et prendre des notes au sujet des interactions des étudiants, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, sur le campus de l’école. Son but principal était de comprendre comment l’éducation se produit dans l’environnement libre de l’école mais dans son rapport, il a aussi noté le manque étonnant de harcèlement persistant à l’école. La plupart des vignettes qu’il a enregistrées démontraient de manières dont les étudiants, dans cet environnement, étouffaient eux-mêmes le harcèlement dans l’œuf dès qu’il se présentait 3Vous en trouverez des exemples dans Gray, P. and Feldman, J. (2004). Playing in the Zone of Proximal Development: Qualities of Self-Directed Age Mixing Between Adolescents and Young Children at a Democratic School. American Journal of Education, 110, 108-145..

Ses observations ont rendu clair le fait qu’une force puissante contre le harcèlement en milieu scolaire dérive du libre mélange des âges qui se produit à Sudbury Valley. La présence de petits enfants, que tout le monde connaît, semble faire remonter des qualités de bienveillance chez les étudiants plus âgés, et l’esprit de bienveillance se transfère ensuite même vers les interactions entre enfants du même âge. J’ai parlé de cela dans un billet précédent (Why We Should Stop Segregating Children By Age, Part III). Une autre force puissante vient clairement des procédures démocratiques à travers lesquelles l’école opère, et l’esprit d’égalité et de respect de chacun que ce genre de procédures engendre. C’est sur cela que je me concentre ici.

Une des règles citées le plus fréquemment – et créée bien sûr via un vote démocratique du Conseil d’école – est celle que l’on nomme la Violation de Droits. En gros, la règle est la suivante : si on dit ou fait à quelqu’un une chose qui est potentiellement offensive pour cette personne, et si cette personne demande d’arrêter mais qu’on n’arrête pas, alors on a violé le droit de cette personne à ne pas être harcelée et cette personne, ou qui que ce soit d’autre, peut alors nous convoquer au Comité d’Enquête et d’Arbitrage. Le Comité d’Enquête et d’Arbitrage, ou CEA, est un jury qui se réunit chaque jour. Il est composé de membres de tout âge de l’école – il y a toujours au moins un petit enfant, un enfant moyen, un enfant plus âgé, et un membre du personnel – qui en font partie pour une période bien précise.

Étudiante racontant sa version des faits lors du traitement d’une plainte au Comité d’Enquête et d’Arbitrage de Sudbury Valley.

La plupart du temps, dans de simples cas de taquineries, le CEA tente d’assurer la médiation. C’est-à-dire de mener à une conclusion qui satisfasse les deux camps sans aucune inculpation formelle. L’accusé peut par exemple s’excuser et l’accusateur peut accepter l’excuse après avoir expliqué comment la taquinerie l’a fait se sentir, et ça peut suffire. Si ce genre de taquineries devait se reproduire par contre le CEA devrait décider d’une sanction appropriée pour la personne ayant infligé la taquinerie. Peut-être que cette personne serait bannie pour une semaine de la zone de l’école où la taquinerie s’est passée.

Quelle règle simple et élégante ! Elle résout le problème (dans la plupart des cas) de déterminer si un nom, une blague ou une action est « juste pour plaisanter » ou si c’est du harcèlement. C’est du harcèlement si la cible dit, sérieusement : « Je n’aime pas ça donc s’il-te-plaît arrête ». Dans certains cas cependant, les étudiants mettent du temps à apprendre qu’ils ont le droit d’exprimer des objections par rapport aux taquineries et dans ces cas-là, quelqu’un d’autre peut porter plainte contre le contrevenant s’il croit que la cible se sentait harcelée ou pourrait raisonnablement s’être sentie harcelée. Quand cela se produit, les discussion du CEA deviennent plus compliquées. Sans surprise, la plupart des plaintes pour taquineries sont déposées par des petits enfants contre d’autres petits enfants. Les enfants plus âgés, dans cet environnement, ont généralement appris à régler ce genre de disputes et à respecter les droits de chacun sans le CEA.

Faire partie du jury du CEA, ce que tout le monde fait de temps en temps, est en soi une éducation au souci des autres. Au CEA, les étudiants de tous âges pratique le travail de maturité qui est d’écouter et de tenter de comprendre les deux côtés d’une dispute. Le système judiciaire de l’école n’est pas conçu pour l’éducation – il est conçu dans le but très pratique de régler des disputes – mais en fait, chaque cas traité est une leçon de sensibilité humaine pour chaque personne concernée.

Sudbury Valley se dit être une école, mais c’est avant tout une communauté démocratique morale. Chaque membre de l’école, peu importe son âge et son statut d’étudiant ou de membre du personnel, a un pouvoir légal équivalent à celui de chaque autre membre de l’école. Le système d’autorité officiel de l’école n’est pas un système d’intimidation ; c’est n’est pas une autorité verticale basée sur des différences de pouvoir. Chaque voix est respectée et quand les gens sont entendus et respectés, ils n’ont plus besoin de harceler. En fait, dans cet environnement, ils apprennent que le harcèlement se retourne contre eux. Il n’accomplit rien d’utile et il nous met en porte-à-faux avec le reste de la communauté d’une manière qui nous rend mal à l’aise et nous pousse à changer de façon de faire.

Ne serait-ce pas chouette si toutes nos écoles étaient, avant tout, des communautés morales ?

Peter Gray
Traduit par Antoine Guenet

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Notes   [ + ]

1. NdT : Le modèle sur lequel se base l’École Autonome.
2. NdT : « might makes right »
3. Vous en trouverez des exemples dans Gray, P. and Feldman, J. (2004). Playing in the Zone of Proximal Development: Qualities of Self-Directed Age Mixing Between Adolescents and Young Children at a Democratic School. American Journal of Education, 110, 108-145.

A propos de Antoine Guenet

Né en 1986. Père, musicien, professeur de musique depuis 10 ans, et beaucoup d'autres choses. Avec mon épouse Susan, j'ai décidé de lancer le projet d'ouvrir une école Sudbury de langue ouverte au centre de la Belgique.

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