Les erreurs de Rousseau : elles persistent aujourd’hui en théorie de l’éducation (par Dr. Peter Gray) 3


Ayez pitié du pauvre Émile !

Avant-propos

Ce qui suit est un article de Dr. Peter Gray, publié sur Psychology Today (l’article original est disponible ici) le 12 février 2009.

Dr. Peter Gray est professeur et chercheur à Boston College. Il est l’auteur de Free to Learn: Why Unleashing the Instinct to Play Will Make Our Children Happier, More Self-Reliant, and Better Students for Life, (Basic Books, 2013), et de Psychology (Worth Publishers, un manuel d’université dans sa septième édition). Il a conduit et publié des études en psychologie comparative, évolutionnaire, développementale et éducative. Il est diplômé de l’Université de Columbia et a obtenu son doctorat en biologie à la Rockefeller University. Son travail actuel se concentre principalement sur les moyens d’apprentissage naturels des enfants et la valeur à long terme du jeu.
Je tiens à remercier le Dr. Gray pour son aimable autorisation de publier ma traduction de son article sur ce blog.

L’article

Portrait de Jean-Jacques Rousseau par Maurice Quentin de La Tour (1704–1788)

Portrait de Jean-Jacques Rousseau par Maurice Quentin de La Tour (1704–1788)

Jean-Jacques Rousseau est connu comme étant le théoricien du « retour à la nature » en éducation. On le mentionne fréquemment dans les textes d’éducation en tant qu’initiateur des méthodes d’éducation naturelles et centrées sur l’enfant. Ceux d’entre vous qui lisent régulièrement mon blog savent que j’ai beaucoup écrit au sujet des moyens d’éducation naturels des enfants ; donc vous pourriez supposer que je sois inspiré par Rousseau. Eh bien je suis inspiré — inspiré de montrer à quel point il avait tort.

La seule œuvre de Rousseau sur la théorie éducative, c’est son livre Émile, publié en 1760, qui décrit l’éducation d’un garçon fictif, dont le nom est le titre du livre. Le livre est en partie un roman, et en partie un traité philosophique sur la bonté naturelle des êtres humains et comment préserver cette bonté à travers une éducation qui ne corrompt pas.

Ayez pitié du pauvre Émile ! Il est sujet dans l’œuvre de Rousseau à la forme la plus extrême qu’on puisse imaginer de ce qu’on appellerait aujourd’hui l’éducation centrée sur l’enfant ou l’éducation progressive. Émile passe les 25 premières années de sa vie en compagnie de son tuteur, dit maître, qui est présenté par Rousseau à la première personne. Le maître est un homme extraordinairement intelligent, accompli et dévoué, qui étudie continuellement Émile, apprend à connaître chacun de ses objectifs et caprices, et utilise cette connaissance afin de fournir à ce garçon exactement les expériences qui contiennent en elles les leçons précises que le maître considère appropriées. La proportion entre étudiants et professeurs est de un à un.

Le maître contrôle constamment le petit garçon, non pas via des ordres mais via ce que les psychologues skinneriens allaient appeler deux siècles plus tard « l’ingénierie comportementale ». Il manipule l’environnement d’Émile de telle manière que l’enfant choisisse toujours de faire exactement ce que son maître croit être bon pour lui. Afin que cela se passe ainsi, Émile doit être isolé de toute autre force sociale, dont les autres enfants, pendant ses 15 premières années. Le maître est son seul compagnon. Le petit garçon doit aussi être isolé de toute littérature excepté celle mise à sa disposition par son maître. En effet, Rousseau préconise qu’Émile ne devrait lire qu’un seul livre durant ses 15 première années : Robinson Crusoe. D’après Rousseau, seul ce livre fournit l’histoire capable de motiver les pensées, fantaisies et jeux de l’enfant dans une direction saine.

Émile joue et explore (tout seul apparemment), et il croit agir librement, mais en fait il n’explore et ne joue qu’avec le matériel et que de la manière que le maître a choisis pour lui. Ainsi il n’apprend que les leçons que le maître a choisies pour lui. Loin de faire confiance aux tendances naturelles de l’enfant, la vision de Rousseau implique que chaque décision de l’enfant et chaque leçon apprise soient intelligemment contrôlées par le brillant maître qui dévoue volontiers sa brillance, à plein temps, pour la plus grande partie de sa vie adulte, à l’éducation d’un seul garçon !

Il est tentant de penser que Rousseau n’ait écrit ce livre que comme une farce. J’adorerais croire que le fin Rousseau se moquait d’autres théoriciens de l’éducation en exagérant délibérément et en tournant au ridicule leurs idées. Mais apparemment, ce n’était pas le cas. Il considérait Émile comme son œuvre philosophique la plus importante et sérieuse. Il reconnaissait bien sûr l’impraticabilité du plan éducatif qu’il proposait, mais il pensait que si on pouvait suivre un tel plan, ce serait l’idéal. Les milliers de professeurs d’éducation moderne qui se réfèrent à ce livre ne le décrivent pas non plus comme une blague. Qu’ils soient en accord avec les thèses présentées dans Émile ou pas, ils le traitent sérieusement en tant que base des théories de l’éducation modernes, progressives et centrées sur l’enfant.

Les lecteurs réguliers de ce blog savent que ma propre vue de l’éducation a été formée en partie par mes observations de l’École Sudbury Valley, et en partie par mes études sur la manière dont les enfants dans les groupes de chasseurs-cueilleurs s’éduquent. (…) Bien que je sois d’accord avec Rousseau sur le fait que le jeu et l’exploration des enfants sont des éléments clés de leur apprentissage, je suis en désaccord avec lui sur à peu près tout le reste.

Je listerai ici ce que je considère être les principales idées fausses de la théorie de l’éducation de Rousseau. Ces idées fausses sont importantes en tant que critique non seulement de Rousseau mais de toute une lignée de théories de l’éducation qui l’ont suivi et qui sont encore bien vivantes aujourd’hui.

1. L’idée fausse de l’enfant vulnérable : L’idée selon laquelle il faudrait protéger les enfants contre le fait d’apprendre les mauvaises choses.

À travers tout le livre, protéger Émile contre la possibilité que ce dernier apprenne les mauvaises leçons préoccupe Rousseau plus que le fait de lui enseigner les bonnes leçons. Cette préoccupation s’affirme dès la toute première ligne du livre : « Tout est bien sortant des mains de l’auteur des choses ; tout dégénère entre les mains de l’homme ». Pour Rousseau, la nature est bonne et la société est mauvaise ; donc si on veut qu’Émile se développe et devienne une bonne personne, on doit l’exposer à la nature et l’isoler de la société, au moins jusqu’à ce qu’il devienne adulte et ait acquis la force de caractère nécessaire pour résister au vices de la société.

Aujourd’hui on entend cette même idée exprimée de manière plus particulière par ceux qui désirent contrôler quels programmes télévisés les enfants regardent, à quels jeux ils jouent, quelles idées ils entendent, et à qui ils s’associent. Cette idée de l’enfant vulnérable est même une partie de la raison pour la ségrégation par âge que nous avons imposée aux enfants. Nous protégeons les enfants contre le fait d’interagir avec d’autres qui pourraient d’après nous constituer une influence corruptrice.

Mon opinion – en accord avec la philosophie et les pratiques de l’École Sudbury Valley – est que les être humains ne sont ni fondamentalement bons ni fondamentalement mauvais, et que les jeunes enfants ne sont pas nécessairement plus innocents et purs que les enfants plus grands et les adultes. Nous sommes tous fondamentalement des êtres sociaux et priver les enfants de l’éventail complet des interactions sociales, c’est les priver de ce qui est essentiel au développement humain normal. Les enfants n’imitent pas juste aveuglément ce qu’ils voient chez les autres. Ils réfléchissent à ce qu’ils voient. Ils sont attentifs non seulement aux actions des autres, mais aussi aux conséquences de ces actions. Plus les enfants peuvent explorer les réalités du monde, plus ils peuvent apprendre à gérer ces réalités. Afin de se décider sur ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, ils doivent avoir une variété de modèles qui se comportent différemment les uns des autres. Afin de former des opinions utiles, ils doivent entendre toutes les parties et décider eux-mêmes où se trouvent les contradictions. Afin de se préparer pour le monde réel, les enfants doivent grandir dans ce monde, vivre ses épines autant que ses roses.

Là où la société est corrompue, le mieux que nous, adultes, puissions faire pour le bien-être à long terme de nos enfants est d’attaquer la corruption directement, pas de chercher à la leur cacher. En démocratie, on aspire continuellement à améliorer la société via des moyens par lesquels chaque personne a une voix égale. Via ces moyens, nous aspirons à créer des règles et des procédures qui sont conçues pour réduire les conflits entre les intérêts personnels de chacun et les intérêts de l’ensemble du groupe, et ainsi nous aspirons à réduire le mal. Sudbury Valley est fondamentalement une communauté démocratique dans laquelle les enfants vivent directement, de l’âge de 4 ans à la fin de l’adolescence, les droits et responsabilités accordés par la démocratie.

2. L’idée fausse des phases de développement : L’idée selon laquelle les enfants ne pourraient apprendre qu’une certaine sorte de choses à un certain âge.

Relativité (1953), M.C. Escher, via wikiart.org

Relativité (1953), M.C. Escher, via wikiart.org (Fair use)

Rousseau divise son traité en différents « livres » (unités), correspondant chacun à ce qu’il perçoit comme étant des phases distinctes de développement. Chaque phase représente une métamorphose d’une façon d’être à une autre. Il est significatif que Rousseau exprime avec certitude l’opinion que les enfants sont incapables de raisonner de manière logique avant l’âge de 12 ans, une opinion coïncidant remarquablement avec celle exprimée près de deux siècles plus tard par le célèbre psychologue du développement Jean Piaget. D’après Rousseau, tenter de raisonner avec un jeune enfant n’a aucun sens parce que l’enfant n’a pas la capacité de raisonner. Le jeune enfant peut acquérir des compétences physiques et peut apprendre à travers l’expérience des conséquences directes de ses actions, mais ne peut apprendre quoi que ce soit d’utile via les outils symboliques du langage. Ce postulat – qui est contredit par l’expérience de chaque enfant et de chaque personne qui fut jadis un enfant – fournit la justification pour ne pas écouter sérieusement ce que les enfants ont à dire. C’est même encore le cas aujourd’hui et même de la part de personnes qui savent très bien, en se rappelant leurs propres pensées et raisonnements d’enfance, que ce postulat est faux. Bien sûr, les procédures démocratiques que l’École Sudbury Valley utilise avec succès depuis plus de 40 ans sont fondées sur la supposition que les enfants sont capables de raison.

3. L’idée fausse de l’enfant seul dans la nature : L’idée selon laquelle les enfants apprendraient principalement ou uniquement en agissant sur des objets naturels de leur milieu.

Une corollaire de l’idée selon laquelle les enfants de moins de 12 ans ne seraient pas capables de raison est qu’ils ne pourraient apprendre que peu de choses importantes, voire rien du tout, de manière verbale. Ils apprennent en revanche à travers leurs expériences sensorielles directes et leur manipulation d’objets du monde physique. Rousseau affirmait croire cela, et Piaget aussi. Mais l’expérience quotidienne prouve clairement que cette vision des choses est fausse. Quand les enfants veulent savoir quelque chose, leur piste la plus fréquente pour trouver la réponse est de demander à quelqu’un qui est susceptible de le savoir. Leurs réactions montrent que bien souvent ils comprennent ce qu’ils entendent. Ils posent des questions complémentaires, pertinentes, soulèvent des objections raisonnables (et parfois si raisonnables que c’en est énervant) à ce qu’ils entendent, et se comportent ensuite d’une manière qui montre qu’ils comprennent. Les enfants apprennent aussi via des moyens non-sociaux, à travers l’expérience directe avec des objets physiques de leur milieu, et c’est important ; mais ils apprennent encore plus à travers le langage. En effet, pour les êtres humains, les autres personnes capables de parler et de comprendre ont toujours été un ingrédient essentiel de l’environnement naturel. Penser que les jeunes enfants ne peuvent apprendre de la part sociale de leur environnement naturel est absurde.

4. L’idée fausse de la contrôlabilité : L’idée selon laquelle il serait possible de connaître un enfant si bien qu’on pourrait être capable de subtilement contrôler ce que l’enfant apprend.

La plus grosse erreur de Rousseau est l’idée selon laquelle le comportement humain serait suffisamment prévisible et contrôlable pour qu’un professeur puisse guider un étudiant d’une manière qui serait similaire à celle par laquelle le maître guidait Émile. Au moins, Rousseau voulait bien admettre qu’un tel professeur devrait être une sorte de super-héros – une personne avec des pouvoirs d’observation et de raison extraordinaires, qui dévouerait l’essentiel de sa vie entière à l’éducation d’un seul enfant. Certaines philosophies éducatives plus récentes semblent attendre cela de vrais professeurs, qui ont une vraie vie et doivent s’occuper de plus d’un enfant.

Le débat habituel entre traditionalistes et progressistes de l’éducation a à voir avec les moyens de contrôle. Les deux camps sont d’accord sur le fait que le travail de l’éducateur est de s’assurer que les enfants apprennent un certain programme, mais ils diffèrent au sujet des moyens d’atteindre cet objectif. Les traditionalistes croient en l’approche directe : on dit aux étudiants ce qu’ils ont besoin d’apprendre ; on use de moyens autoritaires directs et ouverts, avec beaucoup d’exercices (NdT : « drill » en anglais), pour essayer de leur faire apprendre ces choses ; on les contrôle sur ces connaissances ; et puis on recommence tout le processus s’ils ne les ont pas apprises la première fois. Les progressistes croient en l’approche indirecte : on sait ce que les enfants devraient apprendre et on ressent qu’il est de notre responsabilité de le leur faire apprendre, mais tant que possible on essaye de le faire à travers des moyens qui n’impliquent pas d’autorité évidente. On essaye de le faire en invitant les activités naturelles d’apprentissage des enfants, dont le jeu et l’exploration, et en guidant subtilement ces activités de manière à ce que les enfants « découvrent » tout seuls les bonnes et les mauvaises réponses. Ceci est bien sûr la méthode de Rousseau. Dans ce débat, je trouve qu’il est difficile de préférer une vision des choses à l’autre ; je ne suis d’accord avec aucune des deux.

L’erreur fondamentale de Rousseau, et celle d’essentiellement tous les éducateurs modernes, est le fait de croire que le secret de l’éducation se trouve dans les capacités du professeur. Ce n’est pas le cas ; il se trouve dans les capacités des enfants. Les enfants s’éduquent tout seuls.

La grande perspicacité des fondateurs de l’École Sudbury Valley – une perspicacité partagée pendant des millénaires par les chasseurs-cueilleurs – est de se dire qu’on n’a pas besoin de programme. On n’a pas besoin d’endosser la responsabilité pour l’apprentissage des enfants. On n’a pas besoin d’user soit d’autorité, soit d’ingéniosité pour faire en sorte que les enfants apprennent. Tout ce qu’il faut faire, c’est fournir un environnement (a) dans lequel les enfants puissent explorer, jouer et sociabiliser tant qu’ils veulent ; (b) qui soit exempt de brimades, de harcèlement et d’autres formes d’intimidation ; (c) dans lequel ils puissent interagir librement avec des personnes de tous âges ; (d) dans lequel ils aient accès à des outils culturellement importants pour l’apprentissage ; et (e) dans lequel ils puissent vivre la culture dans laquelle ils grandissent de manière suffisamment directe pour pouvoir découvrir ce qu’ils ont besoin de savoir pour bien vivre dans cette culture.

Contrairement à la fantaisie de Rousseau, Sudbury Valley n’est pas une chimère. Elle fonctionne bien depuis plus de 40 ans, à un coût par étudiant bien moins élevé que celui des écoles publiques locales et avec bien moins de difficultés et plus de joie pour toutes les personnes impliquées. Elle a diplômé des centaines de personnes qui vivent bien dans toutes sortes de parcours de vie. Il est plus que temps que les professeurs d’éducation du monde l’examinent sérieusement.

Peter Gray
Traduit par Antoine Guenet

PS : Merci à Florence Thibaut pour sa relecture et correction.

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A propos de Antoine Guenet

Né en 1986. Père, musicien, professeur de musique depuis 10 ans, et beaucoup d'autres choses. Avec mon épouse Susan, j'ai décidé de lancer le projet d'ouvrir une école Sudbury de langue ouverte au centre de la Belgique.


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