Pas de « mais » 3


Il s’est passé six ans entre le moment où j’ai entendu parler des écoles Sudbury et le moment où j’étais ouvert à prendre l’idée au sérieux. Entretemps je suis devenu parent, j’ai fait mon bout de chemin. Et quand l’idée a refait son apparition, j’étais prêt à l’entendre sans m’encombrer de présuppositions sur ce qui « était probablement sous-entendu ». L’image généralement associée à l’école – et à l’apprentissage chez les enfants – est très étroite. Même les mouvements réformistes et progressifs s’efforcent toujours de correspondre d’une manière ou d’une autre à cette image, à certains éléments de structure qui nous indiquent clairement que ce sont bien à des écoles que nous avons à faire. Tant et si bien que quand quelque chose surgit qui redéfinit tous ces codes – quelque chose comme une école Sudbury – on essaye naturellement de le réconcilier avec notre conception standardisée. Et on implique des « mais » là où il n’y a pas lieu d’en mettre. Il n’y a pas de programme mais on suit certainement l’enfant dans chacune de ses expressions d’intérêt. L’école fonctionne de manière démocratique mais il doit y avoir un directeur (non-élu par la communauté). Les élèves ont un droit de vote mais bien sûr pas sur les choses trop sérieuses et compliquées. On fait confiance aux enfants mais on les stimule bien évidemment à apprendre des choses intéressantes. Chacun de ces « mais » servant à relativiser la profonde différence de vision. Et chacun de ces « mais » implicites et généralement inconscients est un obstacle à la compréhension de ce qu’est vraiment une école Sudbury.

Je me rends bien compte que le travail est un travail de fond. Qu’il y a beaucoup de choses à redéfinir. Qu’il faut lâcher prise sur énormément de choses. Que ce à quoi on touche n’est pas seulement une vision de l’éducation, mais une conception du monde, et qu’on remet tout en question. Et c’est non seulement difficile mais ça nous bouscule potentiellement dans toutes nos conceptions soigneusement construites et solidifiées au fil de notre vie, de nos échanges, de nos expériences. C’est terriblement déstabilisant. Donc autant être clair dès le début sur nos intentions, et libre à chacun de voir s’il désire aller plus loin dans l’exploration. Non, il n’y a pas de mais. Oui, on veut vraiment dire ce qu’on dit, et pleinement.

Un régime démocratique

Si je vous décrivais un régime politique dans lequel un président non-élu gérait les affaires importantes du pays sans consultation systématique du peuple, et avait pouvoir absolu de législation, vous viendrait-il à l’idée de qualifier ce régime de démocratique ? Qu’en est-il d’un pays où le président serait élu et n’aurait pas tous les pouvoirs, mais où ce président devrait impérativement appartenir à une caste spécifique considérée comme supérieure dans cette culture ? Est-ce une démocratie ? Notre avis est clair : non, ce n’est pas une démocratie.

Nous sommes d’avis qu’une démocratie n’est pas un concept qu’on peut se permettre de pratiquer « un petit peu ». L’École Autonome est une démocratie. Et ce n’est pas un jeu de rôle ! Officiellement et dans la pratique, le Conseil d’Administration de l’école est le Conseil d’École. Ce dernier est composé de tous les membres actifs de l’école, soit toute personne présente quotidiennement à l’école, quel que soit son âge. Concrètement, le Conseil d’École se réunit chaque semaine (sans obligation de présence) et vote à la majorité absolue toute décision concernant l’école. Budget et staff inclus! Pas de mais. Chacun a son mot à dire, quel que soit son âge ou son niveau de compétence. Lors du Conseil d’École, on débat, on s’écoute, on vote. Et chacun a une voix égale.

Une école sans programme

L’École Autonome n’a pas de programme d’apprentissage. Ça veut dire qu’on n’imposera aucun apprentissage à qui que ce soit. Pas même la lecture ou les maths. Nous savons que chaque enfant apprendra naturellement et inévitablement ce qui est essentiel. L’expérience de Sudbury Valley School le montre. L’histoire de l’humanité le montre. Nous sommes faits pour apprendre, via l’exploration, le jeu, la sociabilisation, ce qui est essentiel à notre survie (physique, psychique, sociale) dans la culture dans laquelle nous sommes nés. Sans cette capacité innée, notre espèce serait éteinte depuis bien longtemps. Chaque enfant (sauf s’il est porteur d’un handicap particulier) apprend à marcher, seul.

D’autre part, définir un programme serait limiter les options de nos membres. Ce serait sélectionner pour eux, parmi le vaste océan de la connaissance humaine, ce qu’il est important d’apprendre. Il est impossible de s’accorder sur ce que devrait être cette sélection. Doit-on mettre la littérature française au programme ? Laquelle ? Doit-on y mettre l’histoire de l’Empire Romain ? A-t-on encore de la place pour parler de l’Empire Chinois à l’âge axial ? Ou doit-on ignorer ses implications sur le Moyen-Âge européen, et se concentrer sur une histoire plus locale ? Est-il important que chacun soit capable de travailler le bois ? De jouer au foot ? De reconnaître une centaine de variétés de plantes ? Le fait est qu’on ne peut se mettre d’accord sur un programme parce que définir un programme n’a pas de sens. Non seulement c’est une terrible limitation des options d’apprentissage, mais c’est supposer que tout le monde doive connaître la même chose! À l’École Autonome, pas de programme. Chacun apprend ce qui l’intéresse. On ne fait pas de présélection et on ne place pas de hiérarchie. Chacun a tout le temps d’explorer et d’approfondir ce qu’il y a lieu d’approfondir. Et les possibilités demeurent infinies.

Pas de « mais », donc. L’idée n’est pas de dire qu’on n’a pas de programme puis de glisser le programme en douce à l’oreille des membres. « Bon, ça fait trois mois que tu joues. Ça te dirait de faire un peu de maths maintenant ? » Non.

Une école sans enseignants

L’École Autonome n’a pas de profs. L’École Autonome, c’est le monde réel. Dans le monde réel, quand je veux apprendre quelque chose, je ne prends pas forcément directement un cours, et je ne m’attends pas à ce que le professeur qui me correspondra le mieux habite justement dans ma rue. Dans le monde réel, quand je veux apprendre quelque chose, parfois j’explore, j’expérimente, parfois je lis, parfois je pose des questions autour de moi, parfois je cherche des experts et je leur pose mes questions, parfois je cherche autour de moi des recommandations pour trouver un professeur, un cours. Souvent, mon parcours sera un mélange de tout ça. Et ce parcours m’appartiendra. Apprendre à apprendre n’est pas apprendre à suivre des cours et à réussir les tests. Apprendre à apprendre, c’est apprendre à chercher, à suivre son propre processus, à définir des objectifs, à savoir de quoi on a besoin, et quand on en a besoin. Quelle meilleure manière que d’être laissé libre d’expérimenter avec tout ce processus complexe ?

Si un membre de l’école se sent limité quant aux moyens à sa disposition (matériel spécifique, livres, personnes qualifiées), libre à lui de les obtenir ou de les demander. Si ces moyens nécessitent des fonds, libre à lui de présenter son projet au Conseil d’École et d’y discuter avec la communauté des possibilités budgétaires. Si les fonds ne sont pas disponibles, libre à lui de les lever. C’est le monde réel. Si ces moyens nécessitent un déplacement, comme dans le cas d’un contrat d’apprentissage par exemple, pas de problème, le campus est ouvert. C’est le monde réel.

Un école où on est tous égaux en droits et en responsabilité, quel que soit son âge

À l’École Autonome, chaque personne est égale en droits et en responsabilité, quel que soit son âge. Nous prenons l’article premier de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme très au sérieux : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. » Cela inclut naturellement les enfants.

Le système judiciaire de l’école garantit cette égalité. J’insiste : personne à l’école n’a plus de droits ou de responsabilité qu’un autre. Quel que soit son âge. Un adulte n’a pas plus le droit qu’un enfant de définir des lois unilatéralement, de les appliquer arbitrairement, de ne pas s’y conformer constamment. Un enfant de trois ans n’a pas moins la responsabilité qu’un adulte de connaître et respecter ces lois. Tout ça en fait bien sûr une culture de l’intransigeance.

On ne définira jamais une personne par son âge. Quand on en vient au matériel fragile ou dangereux, on n’applique aucune discrimination par âge. Pour ces choses-là, on a des certificats que chacun peut et doit passer afin d’avoir accès audit matériel. Pas de « mais un enfant de trois ans est incapable d’utiliser un couteau pointu, c’est bien trop dangereux ». Si cet enfant est capable de passer son certificat « couteaux pointus », il peut utiliser un couteau pointu.

Je ne prendrais pas la liberté de dire à un autre adulte comment il doit vivre sa vie. S’il me venait à l’idée de le faire quand même, je n’aurais pas le droit de lui imposer ma vision. La même chose est vraie entre toute personne présente dans une école Sudbury.

Une école qui fait confiance

À l’École Autonome, on a confiance dans les processus personnels de chaque personne et dans les outils que nous a donné la nature. Si une personne s’adonne à une activité, quel que soit notre jugement sur cette activité, nous avons confiance dans le fait que cela fait partie de son parcours, qu’elle en a besoin a ce moment précis. Nous avons confiance en les vertus infinies de la motivation intrinsèque. Et par conséquent, nous ne croyons pas en la valeur du contrôle hiérarchique et des motivateurs extrinsèques. Pas d’évaluation extérieure non-sollicitée à l’École Autonome. Pas de stimulation à faire des choses que nous jugeons positivement parce que nous avons confiance en le fait que seul, l’individu sait ce qui est bon pour lui. Et qu’il a le droit à l’erreur. Et que ses erreurs sont riches et font partie de son processus. Pas de mais. J’insiste. Pas. De. Mais.

 

Clairement, le modèle Sudbury, bien que simple de nature, donne matière à réfléchir. Et à redéfinir. C’est tout autre chose, et je n’aurai pas honte d’affirmer son radicalisme. Radicalisme n’est pas synonyme d’absolutisme, bien au contraire. « Radical » a la même racine que… « racine ». Nous questionnons la racine des choses. Nous allons au fond, et jusqu’au bout. Pas de mais.

Antoine Guenet

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A propos de Antoine Guenet

Né en 1986. Père, musicien, professeur de musique depuis 10 ans, et beaucoup d'autres choses. Avec mon épouse Susan, j'ai décidé de lancer le projet d'ouvrir une école Sudbury de langue ouverte au centre de la Belgique.


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3 commentaires sur “Pas de « mais »