Sudbury Valley est-elle une école ? (par Daniel Greenberg)


Avant-propos

Ce qui suit est un extrait du livre Reflections on the Sudbury School Concept, édité par Mimsy Sadofsky et Daniel Greenberg, publié en 1999. Il est aussi disponible en version originale sur le site de Sudbury Valley School (ici).

Daniel Greenberg (né en 1934) est un des fondateurs de l’École Sudbury Valley qui sert de modèle à l’École Autonome. Il a publié de nombreux livres sur le modèle Sudbury et est régulièrement décrit comme le « philosophe principal » parmi les fondateurs de l’école. Il était auparavant professeur de physique et d’histoire à l’Université de Columbia.
Je tiens à remercier les commis aux relations publiques de Sudbury Valley School (Mimsy Sadofsky et Daniel Greenberg) pour leur aimable autorisation de publier mes traductions de leur blog ici.

L’article

Quand des visiteurs arrivent à l’École Sudbury Valley pour la première fois, ils ont généralement l’impression d’être arrivés pendant la « récréation ». Partout, on voit des enfants jouer et s’amuser joyeusement de diverses manières. S’ils restent pendant un certain temps, ils commencent à se demander quand la récréation se termine, comme le font de nombreux parents quand ils découvrent les « récréations » qui s’étendent sur des années.

Quand les gens découvrent l’environnement de Sudbury Valley pour la première fois, ils subissent une sorte de choc culturel. Ils arrivent avec leurs attentes sur ce qu’une école est censée être, mais ils sont immédiatement confrontés à un ensemble d’images très différentes et ne savent pas bien comment gérer la situation.

Ce genre de choses se produit tout le temps dans les rencontres transculturelles. C’est ce qui s’est passé pendant des centaines d’années quand les Occidentaux rencontraient des indigènes partout dans le monde. Du point de vue d’une société industrielle occidentale, les populations autochtones ne faisaient aucune des choses associées par les Occidentaux à la « culture ». Il est donc devenu courant de qualifier ces populations de « sauvages incultes ». Quand quelqu’un qualifie une culture tribale de « sauvage », cela signifie en réalité que cette personne ne reconnait dans la tribu aucun signe ou aucune image qui indique la « culture » pour elle.

Une des leçons les plus humaines que nous ayons apprises au cours des cinquante dernières années environ est d’être un petit peu plus prudents avec nos étiquettes, et de comprendre que quand on est confronté à un tel conflit dramatique d’attentes et d’images, on devrait attendre avant de qualifier une chose avec laquelle on n’est pas familier de « barbare ». Nous avons appris à dire : « Essayons de comprendre cette société et de voir ce que c’est ». Ce que j’aimerais expliquer ici, de ce point de vue, est ce qui se cache derrière ce choc culturel et qui fait que les gens se demandent si Sudbury Valley est une école.

Qu’est-ce que la culture de Sudbury Valley ? Quelles sont les attentes auxquelles l’école a prévu de répondre ? Peu de gens ne sont pas d’accord avec l’idée qu’une école est censée développer le potentiel intellectuel et le caractère moral des enfants et, en même temps, les préparer à perpétuer la culture et à fonctionner en tant que citoyens dans la communauté. Il y a vraiment une double fonction que tout système éducatif assume dans toute culture : une fonction personnelle et une fonction sociale. Toutes deux doivent fonctionner en harmonie pour faire une école viable.

En général, les éducateurs commencent par dire : « Que voulons-nous accomplir au niveau social ? ». C’est là que nous démarrons également, en demandant : « Quel genre de personnes sont nécessaires dans cette ère de l’histoire afin de faire fonctionner ce pays ? ». Et pour répondre à cette question, nous devons évaluer soigneusement ce qu’il se passe dans notre société.

Quand nous avons démarré, dans les années soixante, les gens venaient de commencer à ouvrir les yeux sur le fait que les États-Unis entraient dans l’ère post-industrielle. La phrase était nouvelle à l’époque ; aujourd’hui c’est un lieu commun. Un nouvel environnement social et économique était en cours de création dans ce pays, un environnement qui dépassait l’usine et la révolution industrielle, et cherchait en direction d’un autre genre de système économique, dont la clé était l’idée que le travail de routine répétitif ne serait plus fait par des êtres humains.

De telles transformations ne se produisent pas en une nuit. Mais nous avons toujours eu le sentiment que notre société se déplaçait inexorablement vers un futur dans lequel les gens devraient être imaginatifs et trouver de nouvelles manières de vivre une vie productive. Cela nécessite que chaque enfant devienne créatif, responsable, ait le sens de l’initiative et soit autonome. Toutes ces phrases sont largement utilisées dans les cercles éducatifs aujourd’hui, parce que maintenant tout le monde en a pris conscience. Toutes les écoles parlent de produire des gens qui auront ces attributs.

Une deuxième nécessité, non moins importante, dans ce pays, est que les gens puissent fonctionner en tant que citoyens libres d’une démocratie. Avant, quand on en parlait, les gens disaient : « Qu’est-ce que vous voulez dire ? Il faut apprendre à être libre ? C’est quoi le problème ? ». Aujourd’hui, il est beaucoup plus facile d’expliquer ce qu’on veut dire, parce que ces quelques dernières années, la moitié du monde s’est tout à coup débarrassée d’une innommable tyrannie, et il y a littéralement des centaines de millions de personnes qui n’ont aucune idée de comment fonctionner en tant que citoyens libres d’une société démocratique dans laquelle ils doivent tous participer aux décisions, doivent tous faire des compromis et doivent tous faire des jugements politiques, tous les jours. Aujourd’hui tout ce qu’on doit faire, c’est regarder de l’autre côté de l’océan et on peut voir qu’apprendre tout cela n’est pas tâche facile.

Donc au final, toute école a une tâche complexe et à double approche : produire des gens créatifs, autonomes, imaginatifs et responsables, et aussi produire des gens qui sont capables d’être libres et de fonctionner en démocratie.

Nous sommes partis de zéro. Nous n’avons rien présupposé. Nous avons juste dit : « Étant donné ces nécessités, qu’y a-t-il lieu de faire ? Étudions des situations idéales puis voyons ce que nous pouvons mettre en pratique ». La première chose que nous ayons dû demander fut la suivante : « Quel est notre matière première ? ». Clairement, nous travaillions avec un enfant. « Combien de modifications devons-nous produire chez cet enfant ? » Si nous avions une poignée d’argile et que nous voulions en faire une poterie, nous aurions beaucoup de travail devant nous. Nous devrions la placer sur le tour, la centrer correctement, s’assurer qu’elle ne s’effondre pas, qu’elle ne soit pas trop humide ou trop sèche et qu’elle ne se fissure pas dans le four. Ce sont des préoccupations importantes parce que l’argile qui sort de terre n’a aucune tendance naturelle à former des pots.

La matière première que nous avons quand nous travaillons avec des enfants est, en comparaison, bien plus facile à traiter. Elle est « faite sur commande », parce que les enfants sont conçus pour devenir toutes les choses que nous voulons. C’est leur héritage évolutionnaire. Les enfants sont nés avec la capacité d’interagir avec leur environnement de manière à le traiter, à le défier, à y travailler, à le comprendre de diverses manières imaginatives. Les êtres humains sont dotés de cette capacité par nature. On n’a pas besoin de prendre un enfant d’un an par la main pour lui dire : « Regarde autour de toi » ou de prendre un enfant de deux ans par la peau du cou pour lui dire : « Va explorer l’environnement » ou encore un enfant de trois ans pour lui dire : « Déplace-toi un peu, ne reste pas couché sur le dos toute la journée ». On ne peut pas les arrêter !

La matière première est parfaite. Notre tâche majeure en tant qu’adulte est de se mettre hors de leur chemin, de fournir un environnement dans lequel on n’interfère pas, dans lequel on minimise tant que possible les obstacles qui empêchent les enfants de faire ce qu’ils veulent faire naturellement. Dans la mesure où on y parvient, ils seront vifs, ils exploreront, ils seront actifs, ils seront sains. Ils résoudront des problèmes toute la journée, des problèmes qu’ils se posent eux-mêmes et qu’ils attaquent avec passion. Laissez les enfants seuls et quelle est la première chose que vous constaterez ? Leur intensité. Leur implication. Leur concentration.

Où place-t-on la partie sociale, en rapport avec la vie dans une société libre ? La seule manière d’habituer les enfants à la démocratie, c’est de la pratiquer. Impossible d’échapper à cette conclusion. On ne va certainement pas la leur apprendre en leur disant les vertus de la démocratie. Prendre des gens qui se sont vus dicter une loi pendant douze ans dans l’environnement autoritaire de l’école traditionnelle, et les faire s’asseoir pendant cinquante minutes pendant qu’on leur explique qu’on est dans un pays libre, ce qu’est la liberté et quels sont leurs droits est risible. Le seul moyen d’élever des citoyens libres est d’en faire des citoyens libres dès le premier jour. Et il n’y a aucune raison de ne pas le faire. Il n’y a aucune raison pour qu’une école ne soit pas une démocratie opérationnelle. Il n’y a aucune raison pour que les personnes de quatre ans n’aient pas le même accès volontaire à la prise de décision que celles de quatorze ou de trente-quatre ans. Quand on a ouvert l’école, on nous a dit qu’il n’y avait pas moyen de donner une voix à des enfants de quatre ans. Des gens prédisaient que nous allions fermer après moins d’un an. « Ce sont des enfants. Ils achèteront des bonbons avec tout le budget. Ils feront quelque chose de fou. On ne peut pas donner des responsabilités à des enfants. Ils ne sont pas capables de penser à l’avenir. » Que dire, plusieurs décennies plus tard, d’une école qui a toujours été gérée par le Conseil d’École, dans lequel chaque enfant, peu importe son âge, a la même voix que chaque adulte, une école qui a démarré en 1968 avec un coût par élève égal à celui des écoles publiques et qui opère aujourd’hui à la moitié du coût par élève des écoles publiques ? Pas un moment de dépendance à l’égard du financement public, des subventions, des collectes de fonds. Voilà pour les enfants qui dépensent tout l’argent en bonbons ! Il n’y a pas une personne qui soit diplômée de l’école qui ne comprenne pas ce que cela signifie d’être un membre responsable de la communauté. Et il n’y a pas un adulte dans l’école qui soit mal à l’aise avec le fait qu’il partage son pouvoir de manière égale avec les enfants. Tout cela paraît être beaucoup d’abstraction. Est-ce que c’est vraiment une école ? Bien sûr que c’est une école! C’est une école qui a vraiment du sens par rapport à ce vers quoi on se dirige en tant que société. Le seul problème est que ça ne ressemble pas à une école. On en revient au choc culturel. Sudbury Valley n’a pas tous les signaux routiers que les gens se sont habitués à voir dans les écoles.

Alors laissez-moi finir avec l’observation suivante pour aider à combler ce fossé culturel. Les gens viennent à l’École Sudbury Valley et la perçoivent comme étant en « récréation perpétuelle », leur faisant un petit pincement et peut-être qu’ils se mettent à s’inquiéter. Mais rappelez-vous juste ceci : ces écoles dans lesquelles nous avons tous grandi, avec leurs classes, leur programme, leurs tests SAT, leurs tests de niveau et tests de placement, leurs années et examens, ces écoles sont relativement nouvelles ! Elles n’ont qu’environ cent cinquante ans. Elles ont été fondées par des gens qui se sont assis, ont réfléchi à l’éducation, et on dit : « Voilà le genre d’école dont nous avons besoin pour créer une grande société industrielle. » Et savez-vous ce qui s’est passé ? Les gens du 19e siècle venaient dans ces « nouvelles écoles » et vivaient un choc culturel ! Ils disaient : « C’est une école, ça ? Mes enfants pourraient passer leur temps de manière productive dans les champs, à la ferme. Ils pourraient faire un apprentissage comme marchands, artisans ou faire toutes sortes de choses utiles. Vous essayez de nous dire que prendre les enfants, les asseoir à des bureaux et les faire écrire sur des tableaux, c’est une école ? Vous appelez ça une éducation ? » Ils avaient un sentiment tout aussi étrange à l’époque que celui que les gens ont aujourd’hui quand ils regardent Sudbury Valley! Ça a pris de nombreuses années pour que les gens s’habituent aux écoles de l’ère industrielle qui sont aujourd’hui si bien acceptées!

Rien n’illustre ces chocs des cultures autour du sujet de l’éducation mieux qu’une merveilleuse histoire rapportée par Benjamin Franklin, qui avait été envoyé pour parler à un groupe de chefs amérindiens. Il leur a fait une offre, celle de prendre quelques-uns de leurs enfants les plus brillants et de leur donner des bourses pour Harvard, afin qu’ils puissent obtenir l’éducation la plus avancée qui soit disponible. Franklin rapporte leur réponse à son offre. Ils ont dit : « C’est très courtois. Nous vous remercions. Mais nous nous devons de décliner l’offre parce que nous avons eu quelque expérience avec ce que vous appelez une ‘école’. Quelques-uns de nos jeunes hommes sont allés à Harvard et leurs têtes étaient remplies des choses les plus étranges ! Quand ils sont revenus, ils ne connaissaient pas l’art du dépouillement, l’art de la chasse, l’art du tannage, l’art de la construction d’abris. Ils ne connaissaient aucune vraie médecine. Ils ne savaient pas comment survivre dans la nature. En fait », dirent-ils, « ces jeunes hommes n’étaient bons à rien ! ». Et comme geste envers Franklin, ils ont fait une contre-proposition. Ils ont dit : « Si, en revanche, vous voudriez nous envoyer quelques uns de vos jeunes gens, nous serions ravis de les entraîner, et d’en faire de vrais hommes! ». Cette histoire met le choc culturel de la confrontation avec Sudbury Valley en parfaite perspective.

Daniel Greenberg
Traduction d’Antoine Guenet

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A propos de Antoine Guenet

Né en 1986. Père, musicien, professeur de musique depuis 10 ans, et beaucoup d'autres choses. Avec mon épouse Susan, j'ai décidé de lancer le projet d'ouvrir une école Sudbury de langue ouverte au centre de la Belgique.

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