Le mariage de la psychologie du développement au système scolaire (par Dr. Peter Gray) 1


La focalisation sur les enfants à l’école déforme notre compréhension de l’enfance.

Avant-propos

Ce qui suit est un article de Dr. Peter Gray, publié sur Psychology Today (l’article original est disponible ici) le 30 septembre 2009.

Dr. Peter Gray est professeur et chercheur à Boston College. Il est l’auteur de Free to Learn: Why Unleashing the Instinct to Play Will Make Our Children Happier, More Self-Reliant, and Better Students for Life, (Basic Books, 2013), et de Psychology (Worth Publishers, un manuel d’université dans sa septième édition). Il a conduit et publié des études en psychologie comparative, évolutionnaire, développementale et éducative. Il est diplômé de l’Université de Columbia et a obtenu son doctorat en biologie à la Rockefeller University. Son travail actuel se concentre principalement sur les moyens d’apprentissage naturels des enfants et la valeur à long terme du jeu.
Je tiens à remercier le Dr. Gray pour son aimable autorisation de publier ma traduction de son article sur ce blog.

 Picture by Gabriel Ghnassia, via Unsplash

L’article

Avez-vous déjà vu le Handbook of Child Psychology (NdT : « Manuel de Psychologie de l’Enfant ») ? Sinon, je vous encourage à y jeter un œil la prochaine fois que vous aurez l’opportunité de visiter une bibliothèque universitaire. Manuel est un terme inapproprié pour cette œuvre ; on a besoin de ses deux bras pour le transporter et si on a des problèmes de dos, il vaut mieux le porter volume par volume. Le reste de son titre – de Psychologie de l’Enfant – est aussi, d’après moi, inapproprié.

L’édition la plus récente de cette œuvre consiste en quatre volumes d’un total de 5000 pages à double colonne. Elle est divisée en 79 chapitres, dont chacun est écrit par un expert ou un groupe d’experts d’un certain aspect du développement de l’enfant. La liste des auteurs représente la fine fleur de la psychologie du développement 1Pour les chercheurs en psychologie, les termes psychologie de l’enfant et psychologie du développement sont globalement synonymes, bien que certains psychologues du développement étudient le développement de l’adulte. Je ne parle pas ici de la psychologie de l’enfant en tant que pratique clinique (où, en fait, une attention considérable est portée au sujet du jeu – en particulier au jeu en tant que thérapie), mais de la psychologie de l’enfant en tant que discipline académique visant à comprendre la nature psychologique des enfants et les processus impliqués dans le développement des enfants vers l’âge adulte.. L’œuvre est destinée à rendre compte de toutes les découvertes et théories psychologiques sur le comportement des enfants. Les étudiants de troisième cycle en psychologie du développement sont souvent encouragés à l’utiliser comme référence pour leur formation. L’éditeur du Manuel, Wiley, la décrivent comme suit : « Cette référence en quatre volumes couvre le domaine entier du développement de l’enfant, fait autorité, et a défini le standard auquel on compare toutes les autres références académiques. »

Quand l’édition la plus récente est arrivée dans la bibliothèque de mon université, je l’ai avidement tirée de son étagère pour découvrir ce qu’elle avait à dire au sujet du jeu et de la curiosité des enfants, les sujets qui m’intéressent le plus. Voici ce que j’ai découvert.

Pas un des 79 chapitres ne couvre le sujet du jeu ou même ne mentionne le jeu dans son titre. Quand j’ai regardé l’index des sujets de chaque volume, j’ai trouvé quelques pages qui faisaient référence au jeu, mais en les suivant, j’ai découvert qu’au total, dans les quatre volumes, un peu moins de 10 pages sont dévouées au jeu. Dix pages sur 5000 – soit deux dixièmes de pourcent du tout – sont dévouées au sujet du jeu dans une œuvre sensée résumer tout ce que nous savons de la psychologie de l’enfant !

Qu’en est-il de la curiosité ou de l’exploration ? L’histoire ici est encore pire. Non seulement il n’y a aucun chapitre qui couvre ces sujets, mais la curiosité n’apparaît même pas du tout dans l’index, et l’exploration n’apparaît que dans l’index d’un seul volume. Après avoir suivi cette référence, j’ai découvert qu’il n’y avait qu’une page dédiée au sujet de l’exploration. Le problème n’est pas que l’index soit court ou incomplet ; l’index de chaque volume est énorme. Ce n’est pas non plus que le manuel utilise d’autres termes pour le jeu, l’exploration et la curiosité. J’ai regardé de manière exhaustive.

Comment est-ce possible ? Comment un recueil moderne de psychologie de l’enfant peut-il n’avoir essentiellement rien à nous dire au sujet du jeu et de la curiosité ? Si vous demandez à un homme ou une femme dans la rue d’associer librement des mots au concept d’enfant, les mots jeu ou ludique seront généralement proche du sommet si pas au sommet de la liste, et curieux ne devrait pas être bien loin derrière. Pour la plupart des observateurs non-académiques, le jeu et la curiosité constituent une bonne partie de l’essence même de l’enfance. Pour emprunter (et modifier) une phrase jadis utilisée par William James : « Seul un esprit pollué par trop d’immersion dans le milieu universitaire » pourrait être susceptible de réfléchir à l’enfance pendant longtemps sans penser au jeu et à la curiosité. Mark Twain a bien plus de choses à nous raconter au sujet de la vraie psychologie des enfants que ce rapport soi-disant exhaustif de la psychologie de l’enfant.

Comment en sommes-nous arrivés à cette triste situation ? Ma théorie est que nous en sommes arrivés là à cause du long et étroit mariage entre le domaine de la psychologie du développement et le système scolaire.

Les écoles fournissent le cadre, les sujets, les chercheurs, l’esprit et les questions pour la recherche en développement de l’enfant.

Pour mener des recherches sur des personnes, il faut trouver un groupe de sujets. Chercher en-dehors de la communauté scolaire pour trouver des gens qui veulent bien être étudiés est difficile et prend du temps ; c’est beaucoup plus facile d’étudier les gens dans les écoles. Les étudiants consistent en un groupe prêt et plus ou moins captif pour la recherche. Une grande proportion de toute la recherche menée en psychologie des adultes, est menée auprès d’étudiants de première et deuxième années, qui « offrent » leur temps parce que ça fait partie des exigences d’un cours ou parce que ça peut booster les points qu’ils obtiendront en cours d’initiation à la psychologie. Les psychologues qui étudient des gens plus jeunes que ceux qui sont à l’université doivent un petit peu quitter leurs tours d’ivoire pour trouver leurs sujets, et les endroits les plus commodes pour les trouver sont les écoles.

Dans les écoles, les enfants sont habitués à être manipulés, observés et évalués. On peut soumettre différents groupes d’écoliers à différentes conditions, leur donner des tests avant et après la manipulation, compiler les résultats et voilà, vous avez plus que probablement une découverte que vous pouvez publier dans un journal scientifique sur le développement de l’enfant. Essayez de faire la même chose dans une plaine de jeu de quartier ou au coin d’une rue, et vous risquez de vous faire arrêter par la police. (En fait, vous risque de vous faire arrêter juste en observant des enfants dans ces cadres-là, en particulier si vous êtes un homme.)

Quand on n’étudie pas les enfants dans leur propre établissement scolaire, on les étudie généralement dans un laboratoire de psychologie à l’université. Les enfants recrutés, s’ils ont 5 ans ou plus, sont presque invariablement des enfants qui fréquentent des écoles conventionnelles. Le paradigme de la recherche expérimentale utilisé dans le laboratoire fonctionne bien avec le paradigme scolaire familier, donc les enfants suivent facilement ce qu’ils sont sensés faire. Le sujet est l’étudiant, le chercheur est le professeur, la manipulation expérimentale est la leçon, le test est le test. La concordance ne fonctionne pas seulement dans l’esprit des sujets, mais aussi dans celui des chercheurs. Mes collègues universitaires en département de psychologie font régulièrement référence, sous forme de lapsus, à leurs étudiants en tant que « sujets », ou à leurs sujets de laboratoire en tant qu' »étudiants ».

Les psychologues qui étudient les enfants s’appellent généralement psychologues du développement, parce qu’ils sont principalement intéressés par le développement des enfants, c’est-à-dire comment les enfants progressent vers l’âge adulte. Dans notre culture, l’école est une force tellement omniprésente que la plupart des gens, instinctivement, lient le développement de l’enfant à la progression dans le système scolaire. Les chercheurs en psychologie sont, en règle générale, les produits suprêmes du système scolaire. Nous sommes des gens qui ont survécu à l’école, et avons peut-être même prospéré à l’école, pendant au moins 20 ans (en comptant le doctorat) et sommes toujours à l’école, en tant que professeurs plutôt qu’en tant qu’étudiants. Pour nous plus que pour la plupart des gens dans notre culture, notre compréhension instinctive du développement humain est lié à des notions de progression à travers le système scolaire.

Le modèle scolaire de développement est aussi commode pour les psychologues qui recherchent l’ordre dans leurs théories et adhèrent au principe que seules, les choses qui sont mesurables, valent le coup d’être étudiées. Le développement à l’école est ordonné, uniforme et mesurable ; de douces illusions permettent d’imaginer tout le développement humain de cette manière. Les finances sont une autre source d’influence significative sur la recherche en psychologie du développement. Il est plus facile d’obtenir une subvention du gouvernement pour ce genre de recherche si on les lie d’une manière ou d’une autre à l’éducation des enfants que si on ne le fait pas, et le terme « éducation » est compris implicitement par la plupart des examinateurs de subventions comme « scolarité ».

En considérant tout cela, on n’est pas surpris de découvrir que les questions auxquelles les psychologues du développement tentent de répondre à travers leur recherche soient globalement des questions liées à l’école. Beaucoup de questions concernent explicitement les leçons ; elles portent, par exemple, sur la façon d’enseigner la lecture ou les maths. Mais même les questions qui ne sont pas si clairement à propos de l’école sont fortement affectées par le paradigme scolaire. Elles ont à voir avec les effets sur les enfants de situations structurées mises en places pour eux par des adultes, dans des cadres contrôlés où les choix quant à ce qu’ils peuvent faire sont sévèrement limités. En soi, cela élimine déjà plus ou moins l’étude du vrai jeu ou de la curiosité.

Il n’y a rien de sulfureux dans tout ça. Ce sont des chercheurs honnêtes qui essayent d’étudier ce qu’eux-mêmes et les autres autour d’eux trouvent important. Cependant le résultat est une vision extraordinairement biaisée et étroite de la nature humaine des enfants.

Quel genre d’endroit est l’école et comment biaise-t-elle notre compréhension des enfants ?

Si j’ai raison au sujet de l’influence de l’école sur la pensée et la recherche en psychologie du développement, une compréhension de l’école en tant qu’environnement qui promeut certains comportements et en prévient d’autres peut nous aider à comprendre les biais qui existent en psychologie du développement. Quel genre d’environnement est l’école et comment cela peut-il affecter les théories et découvertes de la psychologie du développement ?

1. L’école est un endroit où les enfants sont à peu près constamment dirigés par des adultes.
À l’école, le que faire ?, le quand ? et le comment ? sont des décisions prises par le professeur ou par les autorités au-dessus du professeur. Le boulot de l’étudiant, c’est de suivre des consignes. Je pense que cela a une influence énorme sur la manière dont les psychologues ont réfléchi et étudié le comportement des enfants. Il y a très peu d’études ou de théories sur comment les enfants prennent des décisions, ou des initiatives, ou s’investissent dans le monde qui les entoure. Il y a par contre beaucoup d’études sur comment les enfants répondent aux questions auxquelles les adultes leur demandent de répondre, et comment ils traitent ou mémorisent des informations qui leurs sont données par des adultes.

2. L’école est un endroit qui crée une nette distinction entre « travail » et « jeu » et place l’apprentissage dans la première catégorie.
L’école génère un message constant selon lequel le travail et le jeu sont des choses très différentes. Le travail (en particulier le « travail scolaire ») est ce qu’on doit faire ; le travail nous améliore ; le travail nous éduque. Le jeu est quelque chose qu’on fait à la récréation pour faire une pause du travail, ou quand le travail est terminé. L’idée implicite est que le jeu est quelque chose de trivial. Je pense que ceci aide à expliquer pourquoi la plupart des psychologues du développement ont évité l’étude du jeu, et pourquoi les quelques uns à le faire sont rarement invités à contribuer à des résumés du domaine, tels que le Handbook of Child Psychology.

3. L’école est un lieu où l’évaluation, l’emphase sur les normes et le classement des enfants selon des dimensions mesurées sont fréquents.
Le système scolaire nécessite beaucoup d’évaluations afin de juger du moment auquel les enfants sont prêts à passer à la leçon ou classe suivante. La psychologie a fourni une énorme quantité d’études sur la construction des tests, et des théories du développement toutes entières sont basées sur des normes d’accomplissement mesurables. En fait, il est juste de dire que la psychologie du développement a démarré, vers le début du vingtième siècle, quand le ministère français de l’éducation a demandé à Alfred Binet de développer un test dont le but serait d’aider le système scolaire à assigner de nouveaux élèves à un niveau et une voie. Le résultat est, bien sûr, ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de « test de QI ». Encore aujourd’hui, le test de QI demeure un des domaines les plus appliqués de la psychologie du développement. Donc le lien en la psychologie du développement et le système scolaire remonte à la création de la psychologie du développement. (Peut-être que le métaphore du mariage dans le titre de ce billet porte à confusion. On pourrait dire que la psychologie du développement est fille du système scolaire, plutôt qu’épouse, et l’enfant ne s’est pas encore aventurée bien loin de la maison.)

4. L’école est un lieu de stricte ségrégation par âge.
Dans les écoles d’aujourd’hui, les enfants n’ont presque aucune opportunité d’interagir avec des enfants de quelques mois de plus ou de moins qu’eux. Je pense que ce fait aide à expliquer pourquoi il n’y a presque aucune étude en psychologie du développement qui traite des interactions entre jeunes enfants et adolescents ou entre enfants qui diffèrent en âge de plus de deux ou trois ans. Pourtant, comme j’en ai traité dans d’autres billets, dans des cadres non-scolaires et à travers un large éventail d’âges, le jeu à âges mixtes semble être la manière principale par laquelle les enfants plus jeunes acquièrent de nouvelles compétences et connaissances, et les plus grands développent des capacités de leadership et à s’occuper des plus petits (voir la série de trois billets commencée le 9 septembre 2008). En se concentrant sur les écoliers et en employant un modèle implicite scolaire comme modèle pour tout le développement humain, la psychologie du développement en tant que domaine a complètement ignoré le pouvoir développemental du mélange libre des âges.

5. L’école est un lieu compétitif.
Les écoles sont conçues pour être des environnements compétitifs. Les enfants sont en compétition pour des bons points, une bonne place dans les classements et, enfin, pour une place limitée dans une université sélective. Les « jeux » en classe – comme les concours d’orthographe – sont généralement compétitifs, tout comme beaucoup d’activités extrascolaires. Les étudiants sont en compétition pour être dans la pièce de théâtre de l’école, ou dans une équipe sportive interscolaire, ou dans un chœur sélectif, ou dans l’équipe de majorettes. En outre, la ségrégation par âge elle-même tend à promouvoir la compétition. Tout cela mène à une atmosphère de compétition qui déteint même sur les activités moins formelles de l’école. Les enfants – et encore plus les adolescents – développent des hiérarchies sociales de popularité dans le contexte scolaire, qui sont souvent étudiées par les psychologues du développement comme si elles étaient naturelles pour les enfants partout. Pourtant, les recherches dans les sociétés non-scolarisée et sur les enfants hors de l’école – généralement menées par des anthropologues plutôt que par des psychologues – mettent en doute la généralité de telles hiérarchies. Même les singes sont plus hiérarchiques, compétitifs et agressifs quand ils sont confinés, dans des cages, avec d’autres avec qui ils n’ont pas choisi d’être, que quand ils sont libres de déambuler et de choisir leurs propres compagnons.
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Si nous voulons comprendre le potentiel humain, et pas juste comment les gens s’adaptent à l’environnement scolaire, nous devons élargir notre champ de recherche afin d’y inclure la recherche sur les enfants dans une vaste variété de cadres, et chercher en utilisant un vaste variété de méthodes. Nous ne saurons jamais totalement le pouvoir qu’ont le jeu, la curiosité et l’auto-direction des enfants, ou le pouvoir du libre mélange des âges, si nous n’étudions pas les enfants dans des contextes dans lesquels on les laisse s’épanouir. Malheureusement, de tels contextes deviennent de plus en plus rares dans notre société. Trouvons-les, étudions-les et prenons-en soin comme nous le faisons pour les espèces en voie de disparition !

 

Peter Gray
Traduction d’Antoine Guenet

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Notes   [ + ]

1. Pour les chercheurs en psychologie, les termes psychologie de l’enfant et psychologie du développement sont globalement synonymes, bien que certains psychologues du développement étudient le développement de l’adulte. Je ne parle pas ici de la psychologie de l’enfant en tant que pratique clinique (où, en fait, une attention considérable est portée au sujet du jeu – en particulier au jeu en tant que thérapie), mais de la psychologie de l’enfant en tant que discipline académique visant à comprendre la nature psychologique des enfants et les processus impliqués dans le développement des enfants vers l’âge adulte.

A propos de Antoine Guenet

Né en 1986. Père, musicien, professeur de musique depuis 10 ans, et beaucoup d'autres choses. Avec mon épouse Susan, j'ai décidé de lancer le projet d'ouvrir une école Sudbury de langue ouverte au centre de la Belgique.


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