Ode à la motivation intrinsèque 4


« Tout le monde n’a pas la chance de vivre de sa passion ». La phrase, que j’ai entendue si souvent, vient comme une pique destinée à me présenter comme un privilégié hors de la dure réalité du monde. Ça me donne l’impression que tout est à l’envers. Qu’est-ce que ça veut dire « vivre de sa passion » ? Vivre de sa passion, c’est faire de sa vie sa passion. C’est ne pas se laisser abattre par la pression extérieure, la peur, les obstacles, et suivre sa motivation intrinsèque. Je ne nie pas que la chance ait un rôle à jouer à de nombreuses étapes dans la vie. Mais le centre de tout, ce qui crée le réel sentiment d’accomplissement, celui de vivre sa vie à fond, et qui permet de surmonter l’adversité, c’est la confiance en sa motivation intrinsèque.

À travers toute notre éducation, on nous fait miroiter des motivateurs extrinsèques comme moyens de contrôle, pour notre bien. Parce qu’il est facile de penser qu’on a plus de clairvoyance qu’un autre pour voir ce dont il a réellement besoin. Alors, comme les otaries avec un seau plein de poisson, on nous entraine à faire des tours pour obtenir une récompense : si on travaille bien à l’école on aura de bons points puis un bon job, si on est sage Saint-Nicolas nous apportera des cadeaux. Mais quand l’employé du zoo arrête de donner du poissons à ses otaries, celles-ci arrêtent aussitôt le comportement que la récompense encourageait 1L’analogie avec les otaries vient de Why We Do What We Do d’Edward L. Deci et Richard Flaste (1995).. Et ainsi, on apprend à travailler non pas pour l’amour (ou la passion) de son travail, mais pour la récompense.

Depuis les années 70, les psychologues expérimentaux Edward Deci et Richard Ryan de l’Université de Rochester étudient la motivation et la Théorie de l’Auto-Détermination. Leurs expériences ont apporté beaucoup de clarté dans ce domaine. Non seulement, le comportement motivé extrinsèquement a une claire tendance à s’interrompre dès que le motivateur s’arrête, mais la personne ainsi contrôlée sera impliquée moins profondément dans son activité. Et il en va de même pour les autres « motivateurs » extrinsèques : menaces et compétition, par exemple. L’expérience suivante, menée par Richard Ryan et Wendy Grolnick, montre les effets respectifs des motivations intrinsèque et extrinsèque, sur le cas spécifique de l’apprentissage :

« On avait demandé à deux groupes d’enfants de lire deux courts passages de manuels scolaires. Nous avions dit à certains d’entre eux qu’ils seraient testés et notés sur leur lecture ; et aux autres nous avons simplement demandé de lire, sans mentionner un test. Ceux qui avaient appris la matière sans s’attendre à être testés ont démontré d’une compréhension conceptuelle supérieure à ceux qui s’attendaient à un test.

(…) Les enfants qui s’attendaient à être évalués ont démontré de plus de mémorisation par cœur que les autres. Il semble que quand les gens apprennent en vue d’une évaluation, ils se focalisent sur la mémorisation de faits, mais ils ne traitent pas aussi complètement l’information, donc ils n’intègrent pas les concepts aussi bien.

(…) Un autre adulte s’est rendu dans les classes de ces enfants de l’école primaire une semaine après qu’ils eussent participé à l’expérience. (…) Il leur a dit qu’il aimerait leur poser quelques questions sur ce qu’ils avaient lu. (…) Ceux qui avaient appris en vue d’une évaluation avaient oublié beaucoup plus de choses [que les autres]. Leur mémorisation par cœur n’était plus évidente quelques jours plus tard. Clairement, ils avaient mémorisé la matière pour le test, et quand le test était terminé, ils avaient déconnecté et laissé s’évacuer leur connaissance. »

 

Edward L. Deci, Richard Flaste, « Why We Do What We Do: Understanding Self Motivation » (1995). Traduit de l’Anglais.

L’utilisation constante de motivateurs extrinsèques (les principaux sont les récompenses, les menaces et la compétition) comme moyens de contrôle engendre une division entre la personne et l’activité à laquelle elle s’adonne. L’objectif extérieur devient plus important que le parcours quotidien. Dans ce cas-là, on ne travaille pas pour l’amour de notre travail, le sentiment d’accomplissement qu’il procure, ou ce qu’on veut apporter au monde : on travaille pour une récompense, pour éviter une conséquence indésirée, ou pour être le meilleur. Et la fin justifie les moyens.

Bien sûr tout n’est pas noir et blanc, les motivateurs extrinsèques peuvent être utiles. Dans les cas où la seule option à notre disposition est le contrôle de l’autre, comme dans une situation de danger imminent, par exemple. Et tout le monde ne vit pas sa vie en permanence en fonction d’eux. Mais c’est un fait qu’ils sont largement utilisés, et considérés comme nécessaires, à chaque niveau de notre société, et qu’on en constate quotidiennement les effets néfastes. Ces effets peuvent généralement se résumer à un mépris de l’activité dans l’instant au profit des résultats. Un travailleur déprimé qui ne prend pas de plaisir au travail (et trouve ça normal) est manipulé par les trois motivateurs extrinsèques principaux. Comme il faut bien travailler pour nourrir sa famille, on s’en retrouve obligé de travailler, sous la menace. Comment être intrinsèquement motivé quand on vit sous cette menace, que le bien-être de sa famille est en jeu. Moins dans le besoin, l’autre extrême de l’échelle sociale est pourtant aussi extrinsèquement manipulée. Les traders de Wall Street qui ont trompé tout le monde pour accumuler de l’argent sur le dos des débiteurs (leur système de Ponzi culminant avec la crise économique en 2008) sont les produits d’un système qui vante les mérites d’accéder au sommet. À force de compétition et d’accumulation de récompenses incessantes, ils ont cessé d’avoir conscience de l’essence même de leur activité. Quand on n’agit pas pour le bonheur intrinsèque à l’activité, la fin justifie les moyens : les moyens les plus courts pour atteindre l’objectif.

On a créé un système qui nous sépare de notre contexte humain et nous impose la participation à une économie mondiale en vue de survivre. On en vient à avancer de motivateur extrinsèque en motivateur extrinsèque, si aliéné qu’on est, dépensant cet argent durement gagné en participant à la grande machine de l’économie globale. Et comme avec tout système fondé sur la motivation extrinsèque, celle-ci nous voudra du bien tant qu’on jouera son jeu. Les récompenses rapides continueront de tomber et les menaces ne seront pas mises à exécution. Et pour mettre et maintenir en route cette machine (à la base de tout ça), il y a l’imposition de « motivateurs » extrinsèques dès le plus jeune âge. Et à la base de ça, un besoin de contrôle. Et à la base de ça, un manque de confiance en l’autonomie et la compétence de l’autre. Et à la base de ça, la peur.

Heureusement, la motivation extrinsèque a sa puissante rivale aux effets inverses et presque miraculeux. Et c’est là qu’entre mon espoir pour notre monde. Un individu fort de sa motivation intrinsèque est en contrôle de ses propres décisions. Ce qu’il fait, il le fait pour le bonheur qui y est inhérent. Il retire une joie de ses activités. Il s’applique à bien les exécuter puisque, comme quelqu’un qui joue, son intérêt est axé sur cette exécution, pas sur son issue. L’individu motivé intrinsèquement n’attend pas d’avoir fini pour être heureux : il vit constamment sa passion.

Comme l’explique Edward Deci, la question n’est pas de savoir comment motiver quelqu’un, mais comment créer les circonstances dans lesquelles cette personne se motivera elle-même. Et la réponse est finalement assez simple : il suffit de respecter ses besoins profonds. Deci défend que nous avons tous trois besoins psychiques fondamentaux, en plus de nos besoins physiques (comme manger, boire, être en sécurité). Ces besoins sont (1) l’autonomie, (2) le sentiment de compétence, et (3) le sentiment d’appartenance sociale. Pour permettre à quelqu’un de développer sa motivation intrinsèque, il faut donc développer un environnement sans entrave à ses besoins physiques et psychiques. Et cela demande de la confiance, du temps, et de la sécurité.

Imaginons un instant un monde où les enfants auraient pu recevoir la confiance, le temps, et la sécurité nécessaires pour se développer selon leur motivation intrinsèque. Un monde où l’on a pu développer l’autonomie et les sentiments de compétence et de parenté sociale permettant de se sentir apte à vivre sa propre vie comme on l’entend, et à agir pour le monde plutôt que malgré lui. Un monde où l’on vit sa passion puisque chaque décision est motivée intrinsèquement. Un monde où l’on a appris à être heureux, quelles que soient les circonstances.

Et la magie, c’est que cette motivation intrinsèque ne peut plus être arrêtée une fois qu’elle est devenue notre force motrice. À l’image de Martin Luther King, mû par son combat. À la veille de son assassinat, conscient de la menace qui pesait sur lui, il disait :

« Peu m’importe ce qui va m’arriver maintenant, car je suis allé jusqu’au sommet de la montagne. Je ne m’inquiète plus. Comme tout le monde, je voudrais vivre longtemps. La longévité a son prix. Mais je ne m’en soucie guère maintenant. (…) Ainsi je suis heureux, ce soir. Je ne m’inquiète de rien. Je ne crains aucun homme. »

 

Martin Luther King Jr, dernier discours (1968).

Sa motivation intrinsèque était tellement forte dans les actions qu’il menait que même la menace concrète d’une mort imminente ne l’a pas ternie. « La longévité a son prix » : l’abandon de son combat. Cette cause, il la savait juste au plus profond de lui, il la défendait avec autonomie, compétence et – dois-je même le souligner ? – un fort sentiment de parenté sociale. Une cause défendue sans contrôle ou motivateur extrinsèque, mais par un sens intériorisé de sa motivation propre. Il se motivait lui-même à travers son combat. Et rien ne pouvait l’arrêter.

Un autre de mes héros personnels, la Néerlandaise Etty Hillesum, fait écho à cette observation dans le journal qu’elle tenait pendant sa détention au camp de transit de Westerbork entre 1941 et 1943, avant de mourir au camp de concentration d’Auschwitz :

« Il faut avoir le courage de se détacher de tout, de toutes normes […] il faut oser faire le grand bond dans le cosmos : alors la vie devient infiniment riche, elle déborde de dons, même au fond de la détresse. »

 

Etty Hillesum, « Une vie bouleversée – Journal 1941-1943«  (1995).

C’est ce courage que je souhaite au monde, et c’est à travers le soutien des conditions favorables au développement de la motivation intrinsèque en toutes choses que je nous encourage à l’acquérir. Et sans imposition, c’est un espoir que je porte dans le développement de l’éducation démocratique à travers le monde.

Antoine Guenet

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Merci à Marie Gervais pour sa relecture et ses précieux conseils. Merci aussi à Susan Clynes pour son aide inestimable.

Notes   [ + ]

1. L’analogie avec les otaries vient de Why We Do What We Do d’Edward L. Deci et Richard Flaste (1995).

A propos de Antoine Guenet

Né en 1986. Père, musicien, professeur de musique depuis 10 ans, et beaucoup d'autres choses. Avec mon épouse Susan, j'ai décidé de lancer le projet d'ouvrir une école Sudbury de langue ouverte au centre de la Belgique.


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4 commentaires sur “Ode à la motivation intrinsèque

    • Antoine Guenet Auteur du billet

      Bonjour et merci pour votre commentaire. La raison pour laquelle je ne parle pas de Pavlov est que son travail n’avait pas trait à la motivation, mais qu’il avait trait au conditionnement et plus particulièrement aux réflexes conditionnels. À moins que vous ne parliez d’autre chose ? Mon article est centré sur la motivation et loin de moi l’idée de prétendre que les motivateurs extrinsèques soient les seuls moyens de contrôle utilisés dans notre société. Mais ce n’était pas le but de l’article de parler de ça.

  • Marion

    Merci de tout coeur pour ce magnifique billet que je partagerai la semaine prochaine sur notre page Sudbury School Paris (nous sommes la petite soeur de l’Ecole Dynamique, ayant ouvert nos portes le 7 mars dernier 🙂 ). Votre blog est une mine d’inspiration et vos traductions des articles de Peter Gray se révèlent très utiles pour les partager avec notre lectorat bilingue. Encore un grand bravo, et longue vie à l’École Autonome !