Peut-on mesurer une éducation ? Peut-on définir le sens de la vie ? (par Dr. Peter Gray)


Il est temps de prendre du recul et de réfléchir profondément au but de l’éducation.

Avant-propos

Ce qui suit est un article de Dr. Peter Gray, publié sur Psychology Today (l’article original est disponible ici) le 14 décembre 2012.

Dr. Peter Gray est professeur et chercheur à Boston College. Il est l’auteur de Free to Learn : Why Unleashing the Instinct to Play Will Make Our Children Happier, More Self-Reliant, and Better Students for Life, (Basic Books, 2013) et de Psychology (Worth Publishers, un manuel d’université dans sa septième édition). Il a conduit et publié des études en psychologie comparative, évolutionnaire, développementale et éducative. Il est diplômé de l’Université de Columbia et a obtenu son doctorat en biologie à la Rockefeller University. Son travail actuel se concentre principalement sur les moyens d’apprentissage naturels des enfants et la valeur à long terme du jeu.
Je tiens à remercier le Dr. Gray pour son aimable autorisation de publier ma traduction de son article sur ce blog.

L’article

Nous, en Amérique et dans de nombreuses autres nations modernes, sommes obsédés par la quantification. Notre devise semble être « Si on ne peut pas le compter, ça ne compte pas ». Nous sommes particulièrement obsédés par la mesure de l’éducation de nos enfants et, avec No Child Left Behind (NdT : acte américain de 2001 qui a étendu le rôle fédéral dans l’éducation publique à travers plus d’emphase sur l’évaluation annuelle, le progrès académique annuel, les bulletins, la qualification des professeurs et des changements significatifs dans le financement ; il a été remplacé en décembre 2015 par l’Every Student Succeeds Act), cette obsession est partie en vrille. Nous enfants sont devenus des pions dans des concours qui divisent parent contre parent, professeur contre professeur, école contre école et nation contre nation dans le combat pour déterminer qui peut extraire de ses enfants les plus hauts résultats aux tests. Nous privons nos enfants de sommeil, nous les privons de la liberté et de jouer – en d’autres termes, nous les privons d’enfance – afin d’améliorer leurs résultats aux tests.

Il est temps que nous, en tant que population, prenions du recul, que nous prenions quelques profondes respirations, et que nous revenions à nos esprits. Qu’est-ce que l’éducation, réellement ? Quel est son but ? À la lumière de nos réponses à ces questions, l’éducation est-elle mesurable et si elle est mesurable, cela a-t-il du sens que les mêmes mesures soient appliquées à tous ?

Les écoles telles que nous les connaissons aujourd’hui ont leurs origines dans la Réforme Protestante (voir élaboration ici). Ces réformateurs croyaient qu’il était du devoir des Chrétiens d’enseigner aux enfants la lecture afin que ceux-ci puissent lire la Bible. Ils croyaient aussi qu’il était du devoir des Chrétiens d’inculquer aux enfants certaines croyances – principalement au sujet de la valeur de l’obéissance et des feux de l’enfer qui attendent ceux qui sont vilains. Le but de l’école était alors clair : extraire le péché originel des enfants, créer en eux une peur adéquate des autorités et de leur faire mémoriser des citations de la Bible et des passages moralisateurs conçus pour inspirer peur et obéissance. Ce but de l’école rendait la mesure du succès plutôt claire. Si les enfants obéissaient et apprenaient leurs leçons exactement comme le professeur (alors encore appelé « maître ») le prescrivait et ne répondaient jamais aux adultes, alors c’était une réussite. Le contenu des leçons n’avait pas beaucoup d’importance (tant qu’il ne contredisait pas la Bible), ce qui importait c’était que les enfants les apprennent consciencieusement et docilement. S’ils se rebellaient et insistaient pour suivre leur propre volonté malgré les corrections physiques et humiliations répétées, alors pour eux, l’école avait échoué. L’école des débuts n’avait pas prétention à représenter toute l’éducation. On apprenait les genres de compétences qui permettaient d’obtenir un emploi et à se débrouiller socialement dans le monde à travers ses activités du vrai monde. L’école, si horrible qu’elle fut, n’occupait qu’une petite portion de la vie de l’enfant.

Au fil du temps, après que les écoles furent récupérées par les gouvernements, le nombre d’heures et de jours à l’école s’est graduellement étendu et la liste de sujets enseignés également. L’école est devenue synonyme, dans l’esprit de beaucoup de gens, de toute l’éducation. Avec la révolution industrielle, les écoles ont commencé à se fonder de plus en plus sur le modèle des usines. Les étudiants étaient envoyés sur une chaîne de montage, d’une classe à l’autre. À chaque étape, un nouveau professeur ajoutait au produit un nouveau paquet de connaissances et de compétences prescrites, puis, à la fin, le produit fini tombait dans la rigole, cacheté d’un diplôme d’approbation. Ceci est toujours aujourd’hui notre méthode standard d’enseignement, bien qu’à d’autres niveaux nous en ayons fini depuis longtemps avec la phase industrielle de notre Histoire. Si ceci est ce que nous appelons « l’éducation », il est plutôt facile de définir comment la mesurer. Nous la mesurons en testant chaque étudiant, à chaque étape sur le tapis roulant, pour voir si il a acquis les « faits » et compétences très spécifiques qui lui ont été enseignés, et s’il est prêt à passer à l’étape suivante.

Pendant longtemps, cependant, il y eut des dérapages dans ce système industriel. Le contrôle autocratique de ce que les professeurs individuels faisaient ou de la façon dont ils mesuraient le progrès des étudiants n’était pas absolu : certains professeurs croyaient que les enfants étaient naturellement différents les uns des autres et qu’ils méritaient le droit de passer une bonne partie de chaque journée à jouer, à explorer librement et à développer leur propres intérêts et passions. Il y avait une incohérence d’école en école et de classe en classe dans les critères pour avancer. C’est ainsi qu’est arrivé No Child Left Behind (NCLB), déterminé à se débarrasser de cette incohérence (NdT : En Belgique, ces lois donnant le pouvoir éducatif au gouvernement sont bien sûr d’actualité, bien qu’elles soient principalement régionales). Maintenant, chaque produit doit répondre à des normes spécifiées, indépendamment des différences dans le matériau brut, indépendamment de toute influence hors-école sur la vie des enfants et, bien sûr, indépendamment des désirs individuels des enfants sur ce qu’ils veulent faire ou apprendre. NCLB n’était rien de plus ou de moins que la conséquence logique d’avoir pris le modèle industriel au sérieux afin de produire un produit plus cohérent et standardisé. Avec NCLB, les emplois des professeurs sont en jeu si leurs étudiants ne réussissent pas bien au tests standardisés, donc, bien évidemment, la pression devient énorme pour enseigner en vue de réussir ces derniers (NdT : Ça c’est bien évidemment une différence avec la Belgique). Étant donné que les tests standardisés se focalisent sur les maths, la lecture et un peu moins sur les sciences (définies de manière très étroite), les autres sujets ont été relégués au deuxième rang afin d’enseigner ce qui compte.

Mais maintenant, comme je l’ai préconisé plus tôt, prenons du recul par rapport à cette frénésie, prenons quelques profondes respirations et essayons de réfléchir rationnellement à l’éducation. Mon épouse pense qu’un peu de yoga aiderait.

Même si nous définissons l’éducation simplement comme l’apprentissage de la lecture et des maths, nous le faisons de la mauvaise manière. Les enfants apprennent à lire facilement quand ils veulent vraiment lire, et ils apprennent les maths facilement aussi quand ils le veulent (voir mes billets à ce sujet ici, ici, et ici – ce dernier était traduit ici). Le verbe-clé ici est VOULOIR. Nous nous assurons que les enfants détestent la lecture et les maths quand nous décomposons ces aptitudes en étapes de chaîne de production abrutissantes et forcées. Personne n’aime lire juste pour lire ou faire des maths juste pour faire des maths. Ils veulent lire pour l’information ou pour les histoires et veulent faire des maths pour résoudre des problèmes réels intéressants qui dépendent des maths. C’est comme ça que les gens apprennent dans la vraie vie et c’est comme ça que les enfants apprennent dans les écoles démocratiques et dans les familles « unschooling« , où ils sont responsables de leur propre éducation.

Mais maintenant, pensons un peu plus loin que la lecture et les maths. Pensons à des choses plus importantes. Quel devrait être, vraiment, le but de l’éducation ? Ou, en d’autres termes, quels sont nos objectifs pour le développement de nos enfants ? La plupart d’entre nous aujourd’hui ne veut pas que nos enfants deviennent des disciples inconditionnels de figures d’autorités. Nous avons vu tout le mal qui peut venir de cette orientation. Et je ne pense pas que la plupart d’entre nous veuille, comme but adéquat de l’éducation, la bonne performance dans l’émission télévisée « Are You Smarter than a Fifth Grader? » (NdT : émission de la Fox aux États-Unis, reprise en Belgique sous les noms de « Êtes-vous plus malin qu’un enfant de primaire ? » sur RTL-TVI et « Slimmer Dan Een Kind Van 10? » sur VTM). Nous savons que les futilités que les enfants de cinquième primaire (ou n’importe quelle année) sont sensés connaître on peu à voir avec la réussite dans la vie. Mais que voulons-nous ? Ou, peut-être devrais-je le formuler ainsi : que voulez-VOUS, et que veux-je ? Il est bien possible que vous et moi ayons une idée différente du sens de la vie et espérions des choses différentes pour nos enfants.

Voici ce que je voudrais pour mes enfants si j’avais de jeunes enfants aujourd’hui. Je voudrais qu’ils grandissent dans un sentiment de responsabilité de leur propre vie (NdT : le terme utilisé en Anglais est « in charge », ce qui veut dire responsable mais implique aussi un sentiment de compétence). Je voudrais qu’ils soient heureux mais aussi qu’ils s’intéressent au bonheur des autres. Je voudrais qu’ils soient émotionnellement résilients afin d’être capables de rebondir après les tensions et déceptions inévitables de la vie. Je voudrais qu’ils aient confiance en leur capacité à apprendre tout au long de leur vie et de s’adapter à un monde qui change plus vite d’année en année que jamais auparavant. Je voudrais qu’ils aient des objectifs – des objectifs pour lesquels ils ressentent une certaine passion. Je voudrais qu’ils soient capables de pensée critique et de prendre des décisions rationnelles qui les aident à atteindre leurs objectifs. Je voudrais qu’ils aient des valeurs morales qui les aident à donner du sens et de la structure à leur vie, espérant que celles-ci soient des valeurs humaines – des valeurs ayant à voir avec les droits humains et les obligations de ne pas empiéter sur ces droits.

C’est là que le bât blesse. Aucune de ces choses ne peut être enseignée comme leçon à l’école. Toutes ces choses doivent être découvertes et créées par l’enfant actif et en croissance ; et pour ça, chaque enfant a besoin de beaucoup de temps pour jouer, explorer, découvrir. Le mieux que nous puissions faire est de nous-mêmes fournir de bons modèles et un environnement sain, stimulant et moral, qui permette à nos enfants de trouver ce qu’ils cherchent et d’apprendre à voir à travers les points de vue des autres autant qu’à travers le leur. Enfin, le but de l’éducation est de trouver du sens dans la vie, chaque personne devant le faire pour elle-même.

Alors, peut-on mesurer une éducation ? Peut-on définir le sens de la vie ? Peut-être que des individus, d’une manière qui a du sens pour eux, peuvent mesurer leur propre éducation en notant leur progrès vers la découverte de sens dans leur propre vie, l’établissement de leurs propres objectifs et leur évolution en direction de ces objectifs. Mais il est certain qu’aucun d’entre nous ne peut mesurer l’éducation d’une autre personne.

Dr. Peter Gray
Traduction d’Antoine Guenet

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A propos de Antoine Guenet

Né en 1986. Père, musicien, professeur de musique depuis 10 ans, et beaucoup d'autres choses. Avec mon épouse Susan, j'ai décidé de lancer le projet d'ouvrir une école Sudbury de langue ouverte au centre de la Belgique.

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