L’environnement naturel pour l’auto-éducation des enfants (par Dr. Peter Gray)


L’École Sudbury Valley est en ce sens comme un groupe de chasseurs-cueilleurs.

Avant-propos

Ce qui suit est un article de Dr. Peter Gray, publié sur Psychology Today (l’article original est disponible ici) le 3 septembre 2008.

Dr. Peter Gray est professeur et chercheur à Boston College. Il est l’auteur de Free to Learn: Why Unleashing the Instinct to Play Will Make Our Children Happier, More Self-Reliant, and Better Students for Life, (Basic Books, 2013), et de Psychology (Worth Publishers, un manuel d’université dans sa septième édition). Il a conduit et publié des études en psychologie comparative, évolutionnaire, développementale et éducative. Il est diplômé de l’Université de Columbia et a obtenu son doctorat en biologie à la Rockefeller University. Son travail actuel se concentre principalement sur les moyens d’apprentissage naturels des enfants et la valeur à long terme du jeu.
Je tiens à remercier le Dr. Gray pour son aimable autorisation de publier ma traduction de son article sur ce blog.

L’article

Un des thèmes majeurs de ce blog est que nous venons au monde dotés d’instincts bien conçus pour la promotion de notre éducation. Nous avons des instincts d’observation, d’exploration, de jeu, de conversation avec les autres de manière à nous inculquer les compétences, connaissances et valeurs nécessaires à la vie et à la prospérité dans le monde physique et social dans lequel nous naissons. Nous faisons cela avec beaucoup d’intensité et de joie. Ces instincts éducatifs se sont développés à l’aide de la sélection naturelle durant les centaines de milliers d’années pendant lesquelles nos ancêtres ont survécu en tant que chasseurs-cueilleurs (voir le billet du 2 août). On peut donc s’attendre à ce que ces instincts opèrent de manière optimale dans l’environnement social d’un groupe de chasseurs-cueilleurs ou dans un environnement moderne qui réplique certains aspects d’un groupe de chasseurs-cueilleurs.

Au cours des quarante dernières années (NdT : entretemps, il s’agit de 48 ans), l’École Sudbury Valley a prouvé que les instincts humains pour l’auto-éducation peuvent offrir les fondations pour l’éducation dans notre société moderne. À cette école, les enfants et les adolescents explorent, jouent et conversent comme ils l’entendent – sans direction ou incitation de la part d’adultes – et ils en ressortent en tant qu’adultes accomplis (voir le billet du 13 août). J’ai passé beaucoup de temps à observer Sudbury Valley afin de comprendre comment les étudiants y apprennent, et j’ai aussi analysé la documentation anthropologique pour comprendre comment les enfants et adolescents chasseurs-cueilleurs apprennent. Cette recherche m’a convaincu que Sudbury Valley fonctionne si merveilleusement en tant qu’institution éducative parce qu’elle réplique les éléments d’un groupe de chasseurs-cueilleurs les plus essentiels à l’auto-éducation.

J’offre ici une liste des ingrédients de l’environnement naturel qui me semblent être les plus cruciaux pour l’apprentissage auto-dirigé. Les anthropologues rapportent que ces ingrédients existent dans les groupes de chasseurs-cueilleurs qu’ils ont étudié 1Une bonne source de rapports d’anthropologues sur les enfances de chasseurs-cueilleurs : Barry S. Hewlett & Michael Lamb (Eds.), Hunter-gatherer childhoods: Evolutionary, developmental, and cultural perspectives. Transaction Publishers, 2005., et j’ai constaté que chacun de ces ingrédients existe à l’École Sudbury Valley.

Le temps et l’espace pour le jeu et l’exploration

L’auto-éducation à travers le jeu et l’exploration nécessite énormément de temps non-planifié – du temps pour faire ce qu’on veut, sans pression, jugement ou intrusion de figures d’autorité. Ce temps est nécessaire pour se faire des amis, jouer avec des idées et du matériel, se débrouiller, ressentir et surmonter l’ennui, et développer des passions. Dans les groupes de chasseurs-cueilleurs, les adultes ont peu d’exigences envers les enfants et adolescents, parce qu’ils ont conscience du fait que les jeunes ont besoin d’explorer et de jouer par eux-même pour devenir des adultes compétents. C’est aussi le cas à Sudbury Valley.

L’auto-éducation demande aussi de l’espace – de l’espace pour déambuler, s’échapper, explorer. Cet espace devrait idéalement inclure l’éventail complet des terrains significatifs pour la culture dans laquelle on se développe. Les adultes chasseurs-cueilleurs ont confiance en la capacité des enfants de décider de la distance maximale à laquelle ils devraient s’éloigner des autres dans des zones potentiellement dangereuses. À Sudbury Valley, on accorde la même confiance aux enfants, à l’intérieur des limites déterminées par la prudence dans notre société moderne et procédurière. Ils peuvent explorer les forêts et champs alentours, le proche cours d’eau, et en signant un papier pour tenir les autres au courant d’où ils vont, ils peuvent s’éloigner du campus autant qu’ils le veulent.

Le libre mélange des âges

Une énorme quantité d’apprentissages se produit lors d’interactions avec d’autres personnes. Lorsque nous divisons les enfants entre eux par âge, dans les écoles, nous les privons de l’opportunité d’interagir avec ceux desquels ils ont le plus à apprendre. Dans les tribus de chasseurs-cueilleurs, et à Sudbury Valley, enfants et adolescents jouent et explorent régulièrement, de leur propre initiative, en groupes d’âge très larges.

En groupe d’âges mélangés, les plus jeunes acquièrent les compétences, les informations, les idées et l’inspiration des plus âgés. Dans de tels groupes, les plus jeunes peuvent faire des choses qui seraient trop dangereuses ou trop compliquées pour qu’ils puissent les faire seuls ou juste avec d’autres enfants de leur âge. Les plus grands tirent également profit d’interactions d’âges mélangés. Ils apprennent à être des leaders et à prendre soin des plus petits. Ils développent un sens de leur responsabilité envers les autres. Ils consolident et étendent aussi leur propre connaissance en expliquant des choses aux plus jeunes enfants. Le libre mélange des âges est si crucial pour l’apprentissage auto-dirigé que j’envisage d’y dédier deux ou trois billets à l’avenir.

L’accès à des adultes bien informés et bienveillants

Dans les groupes de chasseurs-cueilleurs, le monde adulte n’est pas séparé de celui des enfants. Les enfants voient ce que font les autres et l’incorporent dans leur jeu. Ils entendent aussi les histoires, les discussions, les débats des adultes et apprennent de ce qu’ils entendent. Quand ils ont besoin de l’aide d’adultes ou quand ils ont des questions auxquelles d’autres enfants ne peuvent répondre, ils peuvent s’adresser à n’importe quel adulte dans le groupe. Tous les adultes prennent soin d’eux. La plupart des adultes, en fait, sont leurs tantes et oncles.

À Sudbury Valley aussi, les adultes et les enfants se mélangent librement (il y a 10 membres du staff à plein temps et à peu près 200 étudiants, entre 4 et 19 ans). Il n’y a aucun endroit à l’école où les membres du staff peuvent aller mais pas les étudiants. Les étudiants peuvent écouter n’importe quelle discussion entre adultes, observer ce qu’ils font et peuvent se joindre à eux s’ils le souhaitent. Les étudiants qui ont besoin d’aide en quoi que ce soit peuvent s’adresser à n’importe quel membre du staff. Un enfant qui a besoin de genoux sur lesquels s’asseoir, d’une épaule sur laquelle pleurer, de conseils personnels ou d’une réponse à une question technique à laquelle il n’a pas été capable de trouver la réponse par lui-même, sait très bien quel adulte satisfera le mieux son besoin. Les adultes ne sont pas littéralement des tantes et oncles, mais ils y ressemblent. Ils connaissent tous les étudiants pendant toute la durée de leurs études à l’école (à la différence des professeurs dans une école conventionnelle qui connaissent chaque ensemble d’enfants pendant seulement un an) et sont fiers de les voir se développer. Étant donné que les membres du staff doivent être réélus chaque année par un vote de tous les étudiants de l’école, ce sont nécessairement des adultes qui aiment les enfants et sont aimés des enfants.

L’accès à du matériel

Pour apprendre à utiliser les outils d’une culture, il faut avoir accès à ces outils. Les enfants des chasseurs-cueilleurs jouent avec des couteaux, des bâtons fouisseurs, des arcs et des flèches, des pièges, des instruments de musique, des pirogues et toutes les autres pièces d’équipement qui sont cruciales dans leur culture. À Sudbury Valley, les enfants ont accès à un large éventail du matériel qui est le plus utilisé dans notre culture, dont des ordinateurs, de l’équipement de menuiserie et de cuisine, des fournitures artistiques et sportives diverses, et de nombreux murs recouverts de livres.

Le libre échange d’idées

Le développement intellectuel se produit le mieux dans un cadre où l’on peut partager des idées librement, sans censure ou peur d’être ostracisé. D’après les rapports des anthropologues, les chasseurs-cueilleurs sont non-dogmatiques dans leurs croyances, même dans leurs croyances religieuses. On peut dire ce qu’on veut, sans peur et les idées qui ont la moindre conséquence sur le groupe sont infiniment débattues. Il en est de même à Sudbury Valley. L’école s’est délibérément abstenue de s’aligner à quelque idéologie religieuse ou politique que ce soit. Toutes les idées sont sur la table. Dans ce genre d’environnement, une idée est matière à réflexion et à débat, pas à mémorisation et régurgitation lors d’un test. Daniel Greenberg, le principal philosophe de l’école, a décrit l’école comme étant « un libre marché d’idées ». Les enfants qui n’entendent pas beaucoup de conversations politiques à la maison, en entendent à l’école et entendent chaque camp sur chaque question.

La liberté face au harcèlement scolaire

Afin de se sentir libre d’explorer et de jouer, une personne doit se sentir en sécurité, libre du harcèlement et des brimades. Une telle liberté survient remarquablement tant dans les groupes de chasseurs-cueilleurs qu’à Sudbury Valley. D’après les anthropologues, les relations personnelles soudées, le mélange des âges et l’ethos non-compétitif et égalitaire des cultures de chasseurs-cueilleurs fonctionnent efficacement dans la prévention de sérieuses brimades. Si un enfant plus grand semble être en train de s’en prendre à un plus petit, les autres interviennent et l’interrompent rapidement. Il en est de même à Sudbury Valley. En outre, à Sudbury Valley, les règles créées démocratiquement et le système judiciaire dans lequel sont impliqué les enfants de tous âges, évitent les brimades sérieuses. Les enfants qui se sentent harcelés ou brimés peuvent « appeler » l’agresseur afin qu’il se présente au Conseil de Justice, comprenant des membres de l’école de tous âges. Ceci contraste fortement avec le cas de nombreuses écoles conventionnelles dans lesquelles le harcèlement scolaire est un mode de vie. Les étudiants qui y dénoncent des cas de brimade ou de harcèlement sont des mouchards ou des racuspoteurs, et les professeurs peuvent se permettre de brimer parce qu’ils font les règles et n’y sont pas astreints.

L’immersion dans les processus démocratiques

Les groupes de chasseurs-cueilleurs et l’École Sudbury Valley sont, de différentes manières, des démocraties. Les groupes de chasseurs-cueilleurs n’ont pas de chefs ou de « VIP » qui prennent les décisions pour le groupe. Toutes les décisions de groupe sont prises à travers de longues discussions jusqu’à ce qu’une claire majorité de ceux que ça intéresse se soit mise d’accord. Tout le monde, enfants inclus, peut participer à ces discussions. Sudbury Valley est administré par un processus démocratique formel, impliquant des discussions et des votes du Conseil d’École où chaque étudiant et membre du staff qui choisit de participer a un vote égal. L’immersion dans le processus démocratique dote chaque personne d’un sens des responsabilités qui aide à motiver l’éducation. Si ma voix compte, si j’ai réellement mon mot à dire dans ce que le groupe fait et comment il opère, je ferais mieux de bien réfléchir et de peser mes mots. Je ne suis pas responsable seulement de moi-même, mais aussi de ma communauté, et c’est une bonne raison pour m’éduquer dans les choses qui sont importantes pour ma communauté.
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En bref, mon affirmation est que l’environnement naturel pour l’apprentissage – qui existait durant notre longue histoire en tant que chasseurs-cueilleurs et répliquée à l’École Sudbury Valley – est un environnement dans lequel (a) on a beaucoup de temps libre et d’espace dans lequel jouer et explorer ; (b) on peut se mélanger librement avec des personnes de tous âges ; (c) on a accès au matériel et aux outils importants dans notre culture, et on est libre de jouer et explorer avec ceux-ci ; (d) on est libre d’exprimer et de débattre de chaque idée qu’on désire exprimer et dont on veut débattre ; (e) on n’est pas brimé ou harcelé (ce qui implique aussi de ne pas être contrôlé arbitrairement par des adultes); et (f) on a une voix qui est entendue dans le processus de décision du groupe.

Ceci est tellement différent de l’environnement des écoles conventionnelles. Quelle ironie : dans les écoles conventionnelles, on prive les enfants de tous les éléments de leur environnement naturel prompts à l’apprentissage, puis on essaye de leur apprendre quelque chose !

Dr. Peter Gray
Traduction d’Antoine Guenet

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Notes   [ + ]

1. Une bonne source de rapports d’anthropologues sur les enfances de chasseurs-cueilleurs : Barry S. Hewlett & Michael Lamb (Eds.), Hunter-gatherer childhoods: Evolutionary, developmental, and cultural perspectives. Transaction Publishers, 2005.

A propos de Antoine Guenet

Né en 1986. Père, musicien, professeur de musique depuis 10 ans, et beaucoup d'autres choses. Avec mon épouse Susan, j'ai décidé de lancer le projet d'ouvrir une école Sudbury de langue ouverte au centre de la Belgique.

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