La parentalité confiante : son déclin et sa potentielle renaissance (par Dr. Peter Gray)


Pouvons-nous boucler la boucle historique en ranimant la parentalité confiante ?

Avant-propos

Ce qui suit est un article de Dr. Peter Gray, publié sur Psychology Today (l’article original est disponible ici) le 16 juillet 2009.

Dr. Peter Gray est professeur et chercheur à Boston College. Il est l’auteur de Free to Learn: Why Unleashing the Instinct to Play Will Make Our Children Happier, More Self-Reliant, and Better Students for Life, (Basic Books, 2013), et de Psychology (Worth Publishers, un manuel d’université dans sa septième édition). Il a conduit et publié des études en psychologie comparative, évolutionnaire, développementale et éducative. Il est diplômé de l’Université de Columbia et a obtenu son doctorat en biologie à la Rockefeller University. Son travail actuel se concentre principalement sur les moyens d’apprentissage naturels des enfants et la valeur à long terme du jeu.
Je tiens à remercier le Dr. Gray pour son aimable autorisation de publier ma traduction de son article sur ce blog.

L’article

La parentalité, à l’instar essentiellement de tous les comportements humains, doit être comprise dans le contexte de la culture dans laquelle elle s’inscrit. Les styles parentaux dérivent des valeurs culturelles plus larges et aident à perpétuer ces valeurs.

Dans mon dernier billet, j’ai parlé du style parental ludique des chasseurs-cueilleurs. Cet essai faisait partie d’une série sur l’approche ludique des chasseurs-cueilleurs à toute la vie sociale. J’y faisais usage du terme ludique pour faire référence à une attitude qui consiste à considérer les autres comme égaux plutôt que supérieurs ou subordonnés. Dans cette série, j’ai contrasté les approches ludiques des chasseurs-cueilleurs à la gouvernance, à la religion, au travail productif et à la parentalité, par rapport aux approches plus ancrées dans la domination qui ont régné dans toutes les cultures ultérieures.

Dans le contexte du jeu, personne n’a le droit de dominer le comportement d’une autre personne ; chaque joueur doit être autorisé à prendre ses propres décisions, à l’intérieur des limites définies par les règles du jeu, et tous doivent avoir leur mot à dire dans la conception des règles. Les parents au style parental ludique n’essayent donc pas de dominer le comportement des enfants, mais leur accordent plutôt la liberté maximale de prendre leur propres décisions parce qu’ils font confiance aux instincts et au jugement de leurs enfants.

Dans cet essai, j’ai recours au terme de parentalité confiante, plutôt qu’à celui de parentalité ludique, pour décrire le style parental des chasseurs-cueilleurs, parce que sa signification est plus évidente. Les parents confiants ne mesurent pas ou n’essayent pas de guider le développement des enfants parce qu’ils leur font confiance pour guider leur propre développement. Ils soutiennent plutôt que de guider le développement, en aidant les enfants à atteindre leurs propres objectifs quand cette aide est demandée et nécessaire. Mes objectifs dans cet essai sont d’expliquer pourquoi la parentalité confiante fonctionnait si bien pour les chasseurs-cueilleurs, pourquoi elle fut remplacée par la parentalité directive dans les sociétés agricoles et industrielles, et pourquoi les conditions actuelles sont potentiellement mures pour une résurrection de la parentalité confiante.

La parentalité confiante était adaptée au mode de vie des chasseurs cueilleurs.

Comme je l’ai montré dans les billets précédents, les chasseurs-cueilleurs étaient fortement attachés aux valeurs de liberté individuelle et d’égalité, qui favorisaient la coopération, le partage, l’initiative individuelle et la créativité nécessaires pour le maintien de la vie dans un monde où il n’y avait ni accumulation de biens ni stockage de nourriture à long terme. La chasse et la cueillette elles-mêmes exigent beaucoup de créativité et de prise de décision ; ce sont des tâches mal effectuées par ceux qui se sentent contraints par d’autres à les exécuter. Le mode de vie des chasseurs-cueilleurs exige aussi l’affirmation de soi. Dans une société où les décisions de groupe sont prises à travers de longues discussions menant à un consensus, dans lesquelles chacun a son mot à dire, il est essentiel que chacun se sente libre de faire valoir ses idées, ses souhaits et soit compétent dans sa manière de le faire. La parentalité confiante était le meilleur moyen de créer les chasseurs-cueilleurs idéaux.

La parentalité confiante envoie des messages aux enfants qui sont cohérents avec les besoins des groupes de chasseurs-cueilleurs : Tu es compétent. Tu les des yeux et un cerveau et tu peux comprendre des choses. Tu connais tes propres capacités et limites. A travers ton jeu et ton exploration auto-dirigés, tu apprendras ce que tu as besoin de savoir. Tes besoins sont importants. Tes opinions comptent. Tu es responsable de tes propres erreurs et on peut te faire confiance pour apprendre d’elles. La vie sociale n’est pas l’affrontement d’une volonté contre une autre, mais le soutien d’une personne envers l’autre afin que tous puissent avoir ce dont ils ont besoin et ce qu’ils désirent le plus. Nous sommes avec toi, pas contre toi.

L’expérience des chasseurs-cueilleurs était que les gens qui grandissaient de cette manière devenaient généralement des membres hautement compétents, coopératifs, non-dominants, joyeux et précieux de leur société. Ils contribuaient à leurs groupes, non pas parce qu’ils s’y sentaient obligés, mais parce que c’était leur volonté, et ils y contribuaient avec un esprit ludique. Un groupe d’anthropologues résumait tout cela il y a de nombreuses années de la manière suivante : « Le glaneur performant (…) doit être assertif et indépendant, et est élevé de cette manière à l’enfance » 1Devore, Murdock & Whiting (1968). In Richard B. Lee & Irven DeVore, Man the Hunter, p 337..

Avec la progression de l’agriculture, les styles parentaux ont viré de confiants à directifs et dominants.

L’agriculture, inventée il y a seulement 10 000 ans, a spectaculairement changé les conditions de vie humaine. L’intérêt de l’agriculture était bien sûr qu’elle pouvait produire plus de nourriture et nourrir plus de gens avec moins d’espace que la chasse et la cueillette ne le permettaient. Toutefois le prix en fut de sévères obstacles à la liberté humaine.

Avec l’agriculture apparurent la propriété foncière et l’accumulation de biens, et avec ces dernières, le besoin de rester à proximité de sa propriété et de la protéger, parfois par la violence. Plus important encore, l’agriculture a généré le travail. Tandis que la chasse et la cueillette demandaient de l’initiative personnelle, de la qualification, de l’intelligence, de la créativité et un esprit ludique, une grande partie du travail agricole était routinier et pouvait être exécuté par des travailleurs non-qualifiés. L’agriculture a aussi mené à de plus grandes familles ; avec plus de bouches à nourrir, les enfants devaient travailler – dans les champs et à la garderie – pour aider à subvenir à leurs propres besoins et à ceux de leurs frères et sœurs. Tout cela a abouti à la dégradation des idéaux d’égalité et de liberté des chasseurs-cueilleurs.

L’agriculture a posé les conditions des relations de dominance et de l’inégalité. Ceux qui ne possédaient pas de terrain – enfants et presque toutes les femmes inclus – devinrent dépendants de ceux qui en possédaient. Les propriétaires terriens devinrent seigneurs et maîtres, et ceux qui n’avaient pas de terre devinrent serviteurs et esclaves. Finalement, dans une grande partie du monde, cela a mené à des sociétés féodales dans lesquelles un petit nombre était seigneur et maître et la grande majorité était composée de serviteurs et d’esclaves. Sans surprise, de tels changements ont terriblement altéré les valeurs sociales. Les religions, par exemple, sont passées de ludiques et égalitaires à très sérieuses et hiérarchisées, portant des messages d’obéissance plutôt que de liberté (voir le billet du 18 juin 2009). Clairement, dans un tel contexte, l’approche parentale se devait aussi de changer.

Là où les chasseurs-cueilleurs devaient être indépendants et assertifs en vue de survivre, la plupart des post-chasseurs-cueilleurs devaient être obéissants pour assurer leur survie. Et ainsi, le but de l’éducation parentale pour la plupart des gens est devenu de produire des enfants obéissants et subordonnés. Tandis que les chasseurs-cueilleurs élevaient leurs enfants de manière à renforcer l’indépendance et la ténacité, les premiers agriculteurs et peuples des temps féodaux élevaient leurs enfants de manière à réprimer ces qualités. Il était courant de battre les enfants physiquement et c’était une pratique largement approuvée par la société. Les enfants qui ne travaillaient pas autant qu’on le leur disait étaient battus. Les enfants qui s’insurgeaient contre leur père ou d’autres maîtres étaient battus. Les femmes adultes et les serviteurs étaient aussi communément traités de cette manière.

De nombreuses études ont démontré cette relation entre moyen de subsistance et style parental. Par exemple, une étude statistique de grande envergure publiée il y a cinquante ans a révélé une forte corrélation entre la mesure dans laquelle la subsistance d’une culture dépendant de l’agriculture plutôt que de la chasse et de la cueillette, et la mesure dans laquelle les pratiques parentales se dirigeaient vers l’obéissance plutôt que l’affirmation de soi 2Barry, Child, & Baron (1959), « Relation of Child Training to Subsistence Economy, » American Anthropologist, 61, 51-63..

La montée de l’industrie a mené à encore plus de répression de la ténacité et de l’indépendance des enfants. Les premières industries, encore plus que l’agriculture, demandaient un travail intense et les enfants prodiguaient une bonne part de ce travail. Les enfants autant que les adultes travaillaient durant de longues heures, dans des conditions lamentables, et les enfants étaient souvent battus pour s’assurer qu’ils se concentrent sur le travail à faire. La plupart des gens dépendaient toujours de maîtres, mais les maîtres étaient devenus les seigneurs des usines plutôt que les seigneurs de la terre.

Il est raisonnable de supposer que les parents dans les premières sociétés agricoles et industrielles qui battaient leurs enfants jusqu’à soumission, agissaient pour le bien de leurs enfants. Afin de survivre dans des condition où la survie exige l’obéissance, il est réellement nécessaire de réprimer sa propre volonté et de faire inconditionnellement ce qu’on nous dit de faire. Mais ce genre d’éducation n’a jamais totalement été fructueux. Par nature, tout le monde est volontaire, créatif et jouette. La manière des chasseurs-cueilleurs est la manière humaine. Il est impossible de débarrasser qui que ce soit de ces qualités. C’est pourquoi il y avait toujours des rébellions et des insurrections, même au risque de mourir. On ne peut entraîner les gens à devenir des fourmis.

Les conditions du monde moderne ont favorisé un style parental directif-protecteur.

Aujourd’hui beaucoup de gens – si pas la plupart – sont dégoûtés à l’idée de battre ses enfants jusqu’à soumission. Aujourd’hui, l’initiative, la créativité et l’affirmation de soi sont généralement valorisées chez les enfants. Dans le monde d’aujourd’hui, nous constatons que l’obéissance ne suffit pas. Le travail non-qualifié a décliné, remplacé par des machines, et les gens doivent être créatifs et autonomes pour trouver des moyens de subvenir à leurs besoins. De nombreuses valeurs jadis épousées par les chasseurs-cueilleurs le sont régulièrement par les gens d’aujourd’hui.

Mais nous n’avons pas, en tant que culture, ranimé le style parental confiant des chasseurs-cueilleurs. Nous avons remplacé l’éducation directive-dominante de nos aïeux féodaux et des débuts de l’industrie par un nouveau style directif, un style directif-protecteur. Pour diverses raisons, nous en sommes venus à percevoir l’enfance comme une période de développement très fragile. Les experts nous rappellent constamment les choses desquelles on doit protéger nos enfants. Nous nous sommes mis à croire que les enfants n’ont pas la compétence de faire leurs propres décisions ; ils doivent être élevés soigneusement et emmenés graduellement vers un stade auquel, un jour, ils auront cette compétence.

On nous dit que nous devons protéger les enfants de toutes sortes d’accidents, ce qui implique de sérieuses restrictions sur leurs formes de jeu et d’exploration. Nous devons les protéger des maladies qui peuvent être contractées à travers à peu près toutes leurs activités. Nous devons les protéger des adultes prédateurs dont on présume qu’ils se tapissent dans chaque quartier, et des influences néfastes de leurs pairs, d’enfants ou d’adolescents. Nous devons les protéger de leur propre déraison ; nous lisons régulièrement de nouvelles données sensées prouver que les enfants et surtout les adolescents sont, pour des raisons biologiques, des andouilles. Nous devons protéger l’estime de soi fragile des enfants en les couvrant d’éloges constantes, de plus en plus insignifiantes, en assistant à leurs matchs (que nous arrangeons pour eux), en les encourageant et en essayant d’arranger leur vie de manière à ce qu’ils n’échouent jamais. Et nous devons protéger leur futur, comme on nous dit qu’on le peut, en les forçant à traverser de plus en plus d’années et d’heures quotidiennes d’un système éducatif qu’ils n’accueillent pas favorablement, et qui ne s’adresse pas leurs réels besoins et préoccupations.

Avec tout ça, et pleins de bonnes intentions, nous privons les enfants d’aujourd’hui de liberté au moins autant que les parents des sociétés féodales et du début de l’agriculture. Nous ne battons pas les enfants, mais nous utilisons tous les autres pouvoirs que nous avons à notre disposition en tant que ceux qui subviennent à leurs besoins pour contrôler leur vie.

Que faudrait-il faire afin de ranimer le style parental confiant ?

Beaucoup de parents aimeraient adopter un style plus confiant, mais trouvent ça difficile. Les voix de la peur sont fortes et incessantes, et les peurs ne sont jamais complètement infondées. Elles ne peuvent pas être complètement ignorées : de terribles accidents se produisent réellement, les adultes prédateurs existent, les pairs délinquants peuvent avoir une influence néfaste, les enfants et les adolescents (comme les gens de tous âges) font vraiment des erreurs et l’échec peut être douloureux. Nous sommes aussi, par nature, conformistes. Il est difficile de nager à contre-courant et de risquer le jugement négatif des autres parents. Pourtant, certains le font et le nombre de gens qui nagent dans cette direction peut changer la direction de la rivière.

Au cours des deux ou trois billets suivants, j’aborderai directement la question posée en gras plus haut. Je parlerai de l’éducation confiante que j’ai vécue en tant qu’enfant, des défis de l’éducation confiante aujourd’hui et des manières de relever ces défis.

Dr. Peter Gray
Traduction d’Antoine Guenet

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Notes   [ + ]

1. Devore, Murdock & Whiting (1968). In Richard B. Lee & Irven DeVore, Man the Hunter, p 337.
2. Barry, Child, & Baron (1959), « Relation of Child Training to Subsistence Economy, » American Anthropologist, 61, 51-63.

A propos de Antoine Guenet

Né en 1986. Père, musicien, professeur de musique depuis 10 ans, et beaucoup d'autres choses. Avec mon épouse Susan, j'ai décidé de lancer le projet d'ouvrir une école Sudbury de langue ouverte au centre de la Belgique.

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