Un enfant libre est un enfant qui joue 1


J’ai récemment visionné un court documentaire qui m’a aidé à recentrer mes pensées et sentiments à l’égard de notre projet d’école. Il m’a aidé à me concentrer à nouveau sur le cœur du projet, peut-être même sa principale raison d’être : le jeu libre.

Finalement, tout découle des efforts liés au fait de donner aux enfants l’opportunité de jouer en pleine liberté, le plus possible.

Car pour leur offrir cette possibilité, il faut instaurer le cadre qui le permet. Un environnement sûr, tant moralement que physiquement, où l’on peut choisir ses propres activités (et où on est donc libre d’abandonner une activité pour une autre), où l’on respecte la liberté des autres. Un espace où d’autres enfants, d’âges divers, et des adultes, se réunissent et interagissent en tant qu’êtres égaux qui se respectent. Et quand on a tout ça, on peut réellement jouer librement, tout en prenant sa part de responsabilité dans le maintien de cet environnement. Et il n’y a rien de plus important à l’enfance que ce jeu libre.

Le jeu libre, c’est l’apprentissage. De tout. Dans notre société, on a étrangement créé un clivage entre activités plaisantes et activités sérieuses (malgré un petit chevauchement admis entre les deux). Pourtant, ce qu’on sait des théories de l’évolution devrait nous mettre la puce à l’oreille. Comme le sexe, le jeu est agréable parce qu’il est nécessaire. C’est à travers lui que nous exerçons les compétences qui nous seront utiles plus tard. C’est ainsi que les enfants passent énormément de temps à observer ce qui est utile et important dans leur culture, et à l’imiter sous forme de jeu. En jouant au papa et à la maman, ils imitent les comportements de leurs parents et ainsi apprennent à les comprendre, catalysent leurs frustrations, s’entraînent informellement pour leur vie adulte. En grimpant aux arbres, ils travaillent à leur condition physique, affrontent leurs peurs, et exercent leur psychomotricité. A Sudbury Gent, j’ai vu des enfants libres sauter comme des sauvages sur un trampoline sans jamais trop se bousculer, et en tenant compte des capacités de chacun selon son âge.

Mais le jeu n’est pas toujours celui qu’on imagine. Je me rapporterai au docteur Peter Gray pour la définition du jeu :

« (1) Le jeu est une activité volontaire et auto-dirigée;
(2) Le jeu est une activité dans laquelle les moyens sont plus importants que les fins;
(3) Le jeu a une structure, ou des règles, qui ne sont pas dictées par la nécessité physique, mais émanent des esprits des joueurs;
(4) Le jeu est imaginatif, non-littéral, mentalement séparé d’une manière ou d’une autre de la vie « réelle » ou « sérieuse »;
(5) Le jeu implique un état d’esprit actif, alerte, mais non-stressé. »

– Dr. Peter Gray, The Value of Play I: The Definition of Play Gives Insights (traduit de l’Anglais)

Ce qui veut dire qu’on peut jouer seul, qu’on peut inventer ses propres jeux, qu’on peut jouer à inventer, à fabriquer, à explorer. Et dans ce sens, cette définition du jeu me rappelle la conférence de John Cleese sur la créativité. Il y parle de ce qu’il appelle les modes « ouvert » et « fermé ». Selon lui, pour être créatif, il faut pouvoir alterner entre un mode ouvert dans lequel on joue librement, pour le seul fait de jouer, sans se concentrer sur la finalité ; et un mode fermé dans lequel il est impossible d’être créatif mais qui permet de finaliser les idées formellement, sans s’encombrer de doutes. Il donne un exemple que je ne peux m’empêcher de traduire et citer ici :

« Quand Alexander Fleming eut la pensée qui a mené à la découverte de la pénicilline, il était certainement en mode ouvert. Le jour précédent, il avait arrangé un certain nombre de boîtes de Petri de manière à faire des cultures. Ce jour-là, il a regardé les boîtes et a découvert que sur l’une d’entre elles, aucune culture n’avait apparu. S’il avait été en mode fermé, il aurait été tellement concentré sur son besoin de boîtes sur lesquelles des cultures apparaissent, qu’en voyant qu’une des boîtes lui était inutile pour atteindre son objectif, il l’aurait jetée. Fort heureusement, il était en mode ouvert, donc il est devenu curieux : pourquoi cette culture ne s’était-elle pas développée sur cette spécifique boîte ? Et cette curiosité, comme nous le savons, l’a mené à la (…) pénicilline. En mode fermé, une boîte sans culture est impertinente. En mode ouvert, c’est un indice. »

– John Cleese, Conférence sur la Créativité pour Video Arts (transcription en Anglais ici)

Un enfant qui joue apprendra naturellement à alterner entre ces deux modes, étant donné qu’ils lui sont nécessaires à son jeu : mode ouvert pendant le jeu, mode fermé pendant l’élaboration des règles et leur négociation, ou mode ouvert pendant la conception d’une épée en bois, mode fermé pendant sa réalisation concrète.

Le jeu libre permet donc de développer sa créativité, en plus de toutes les compétences utiles et vues comme nécessaires dans la culture dans laquelle l’enfant se développe. Ce n’est pas pour rien que ce besoin de jeu chez l’enfant est si fort. C’est aussi en jouant librement qu’un enfant apprend à gérer ses émotions, ses peurs, les conflits, la négociation. Qu’il apprend à découvrir ce qu’il veut réellement faire, à être en phase avec ses propres désirs et besoins. Tout ça est pour ainsi dire impossible dans un contexte coercitif.

Pour terminer, j’aimerais parler de ma propre expérience avec ma fille de 5 ans. Ileana est depuis toujours fascinée par les couleurs. Cette fascination l’a menée à passer la majeure partie de son temps à dessiner (avant même d’avoir la force d’appuyer sur le crayon). C’est souvent son premier choix en terme de jeu libre. On pourrait se dire que ça lui a permis de développer ses compétences en dessin, mais ce serait oublier toutes les autres choses que ça lui a apprises. Elle s’est intéressée à la formation des arc-en-ciels et comprend aujourd’hui (à force de poser des questions à qui peut les entendre) comment les couleurs se divisent dans un prisme. Aujourd’hui, elle s’intéresse à l’astronomie : quelles belles couleurs sur Saturne, Jupiter, le Soleil. En plein mode ouvert, elle a exploré diverses sources (livres, vidéos) sur l’Espace, et elle connaît aujourd’hui les planètes et autres éléments de l’espace comme les astéroïdes qui la fascinent, les lunes, les étoiles, comme si c’étaient des amis lointains. Elle s’intéresse à leurs couleurs, leurs textures, ce qui compose ces textures… Et elle apprend.
Bien sûr, ce n’est pas tout, en dessinant, elle a appris à maîtriser et exprimer un certain nombre d’émotions (quand elle est triste ou énervée, elle va dessiner la source de son état), elle apprend la persévérance quand elle essaye de nombreuses fois avant d’arriver à dessiner quelque chose qu’elle n’avait jamais dessiné auparavant. Elle peut se concentrer, en alternance constante entre modes fermé et ouvert, pendant de longues heures, afin d’atteindre le niveau de perfection qu’elle attend d’elle-même pour une de ses œuvres. C’est aussi à l’origine de son intérêt pour les livres (elle les choisit pour leurs couleurs) et par extension, pour la lecture.

Comme le disent certains des professeurs interviewés dans le documentaire que j’ai cité au début de ce billet, observer sans intervenir (même quand c’est très difficile) des enfants qui jouent librement pendant de longues périodes, change totalement notre façon de voir leur jeu. C’est une fascination qui m’inspire et qui, je le comprends aujourd’hui, porte mon désir d’ouvrir cette école. Rendons aux enfants ce droit qu’ils ont perdu il y a bien longtemps : celui de jouer librement, le plus possible.

Antoine Guenet

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A propos de Antoine Guenet

Né en 1986. Père, musicien, professeur de musique depuis 10 ans, et beaucoup d'autres choses. Avec mon épouse Susan, j'ai décidé de lancer le projet d'ouvrir une école Sudbury de langue ouverte au centre de la Belgique.


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Commentaire sur “Un enfant libre est un enfant qui joue

  • Sophie

    Merci Antoine pour cet article qui remet les choses à leur place. Pour mon fils le jeu est vital et j’ai mis du temps (formattée que j’étais) à le comprendre. Depuis que nous sommes en IEF, il peut jouer plus et librement, il s’apaise, retrouve confiance en lui et… apprend tellement mieux ! Je continue à suivre vos articles et la création de votre école ! Bravo !