L’arnaque de la vie réelle 9


Dans les définitions des objectifs de l’éducation, des rôles de l’éducateur, et même de la place de l’enfant, une notion particulière est récurrente. Des mots qui sont prononcés comme s’ils allaient de soi, généralement sans en peser le sens, et toutes leurs implications. Je veux parler de la notion de la « vie réelle ».

« Le but de l’éducation, c’est de préparer les enfants à la vie réelle« .

Je propose de s’arrêter un instant sur la signification profonde de cette affirmation on ne peut plus inscrite dans la sagesse conventionnelle. S’il faut préparer les enfants à la vie réelle, doit-on en déduire qu’ils ne la vivent pas encore ? Les implications sont tout simplement énormes. Trois possibilités s’offrent à nous :
1) L’enfant ne vit pas.
2) La vie que l’enfant vit est factice.
3) L’éducation (celle qui prétend répondre à cet objectif) ne s’inscrit pas dans la vie réelle. Elle se pose en attente du début de la vie de l’enfant.

La première proposition est bien sûr absurde. Et la deuxième semble dépendre de la troisième. Car par définition, le faux ne se crée pas tout seul, à partir de rien.

La vie réelle, c’est quoi ? Et qui la définit ? Et qu’est-ce qui la différencie tant de la vie que vivent les enfants ?

Il semble (mais s’il-vous-plaît, contredisez-moi!) que la vie réelle soit la réalité quotidienne des adultes : les obligations que ces derniers ont accepté, leur ancrage dans une société à laquelle – à défaut de l’avoir choisie – ils se sont résignés. L’école doit permettre à l’enfant d’accepter, et de s’adapter à un monde qui exige un certain mode de vie, de parcours (là où tant d’autres sont possibles). Lui faire passer l’étape de la résignation suffisamment tôt dans la vie pour qu’il puisse apprendre à s’en contenter, et si possible prospérer dans ce monde où le seul moyen de s’en sortir est de suivre les consignes et de se battre pour sa place.

Le tableau que je peins est sombre. Mais approfondissons. Demandons à l’adulte lambda de définir la vie réelle et automatiquement les sourcils se froncent, car on se prépare à définir la réalité. Or, on en est arrivé à faire rimer réalisme avec cynisme. « Sois réaliste enfin, c’est impossible! », ou « Je ne suis pas pessimiste, je suis juste réaliste. » Notre système de pensée dominant en matière de théorie des relations internationales – inspiré des grands penseurs du dégoût de l’être humain Thomas Hobbes, Niccolò Machiavelli et Thucydides -, qui entend que l’égoïsme rationnel soit une vertu politique ; porte lui-même le nom de réalisme. La vie est dure, l’humain est mauvais par nature, la poursuite des intérêts personnels est codée dans notre sang. La vie réelle, c’est ça. C’est un monde où on doit bien comprendre qu’il faut se battre pour réussir, où il faut payer ses dettes, obéir à son patron, travailler, travailler, travailler, accepter de ne pas voir ses enfants grandir parce qu’il faut travailler pour payer ses dettes, et obéir à son patron pour pouvoir travailler.

Les mots utilisés sont rarement aussi durs. Mais systématiquement le contenu reste le même. On y parle de travail, d’argent, de compétition, de survie. Et pourtant, il n’y a rien de plus réel dans cette vie-là qui est créée de toutes pièces par chaque personne qui accepte d’y participer, que dans la vie que vivent les enfants, libres ou pas. Il n’y a rien de plus réel dans cette vie-là que dans celle des constructeurs du monde de demain, ceux qui ont quitté le plateau de jeu et qui inventent leur propre vie, ceux à qui la pensée divergente encore miraculeusement intacte a permis de broyer les dés afin d’en faire du ciment pour les briques de leur earthship sauvage mais durable et résistant aux tremblements de terre.

Voulons-nous des enfants qui puissent s’intégrer dans la vie réelle, une fois leur éducation terminée (ce qui implique aussi qu’il y ait une fin à l’éducation), ou des enfants qui vivent et inventent leur vie dès aujourd’hui ?

 

Antoine Guenet

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A propos de Antoine Guenet

Né en 1986. Père, musicien, professeur de musique depuis 10 ans, et beaucoup d'autres choses. Avec mon épouse Susan, j'ai décidé de lancer le projet d'ouvrir une école Sudbury de langue ouverte au centre de la Belgique.


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9 commentaires sur “L’arnaque de la vie réelle

  • Marie Gervais

    Ahlala !

    y’a tellement à dire que je suis comme Susan, paralysée parce que je ne sais pas par quoi commencer 😉
    Y a-t-il une fin à l’éducation ? Non, non et encore non ! Et rien que ça, ça détruit tout de mythe de l’éducation qui préparerait les enfants au monde réel.
    En créant et étiquetant la notion même d’ « enfance », en créant l’idée d’une éducation consacrée à l’enfance, avec comme objectif l’aboutissement d’un statut « adulte » fini, achevé, on a saucissonné les enfants dans un monde factice créé de toutes pièces par les adultes. Il faut absolument que tu lise le livre de Lapassade, « L’entrée dans la vie adulte » !!! Il est quasi introuvable sauf de vieilles occas, mais j’en ai un que je prêterai. J’en parle dans cet article : http://wp.me/p6H1hT-9C

    Combien de fois on m’a renvoyé comme une claque mon « idéalisme », le « monde de Bisounours » dans lequel je semblais persister à vouloir vivre, au grand désarroi des cyniques autour de moi qui, eux, avaient visiblement tout compris à la « vraie » vie (pas la même que moi, quoi) !
    Cette idée du « monde réel » vs monde factice des enfants amène aussi toute une part de la violence éducative : « c’est pour son bien », « faut le préparer la dure vie dehors », « il faut l’endurcir »…

    Aujourd’hui j’ai compris que je devais arrêter d’écouter tous ces gens qui se croient, eux, dans le « monde réel », sans comprendre qu’ils sont enfermés dans une construction cynique de notre société, dans leur cage faite de souffrance et de rage (argent, compétition, violence, survie…). L’idée même de proposer autre chose leur fait peur et les rend agressifs ? Qu’ils restent dans leur cage, ça ne nous empêchera, nous, d’avancer.

    Non, ton tableau n’est pas trop sombre, parce qu’au final c’est comme ça que notre société l’a peint.
    Sauf que tu as raison : c’est une peinture. Rien d’autre.

    A nous d’en peindre une autre !

    • Antoine Guenet Auteur du billet

      Merci Marie pour ce splendide commentaire qui devrait faire annexe à mon billet 🙂
      Je n’ai pas encore lu ce livre de Lapassade, mais je me souviens avoir lu ton article quand tu l’avais publié. J’espère pouvoir le lire quand je serai de passage chez vous!

  • Bruno

    Ancien paradigme: “Le but de l’éducation, c’est de préparer les enfants à la vie réelle“

    Nouveau paradigme: « Le but de l’éducation est de transcender la vie réelle en stimulant la créativité afin que les futurs adultes puissent à leur tour nous faire évoluer vers un monde meilleur »