Un enfant libre est-il un enfant roi ? 3


Chaque mot vient avec son lot d’associations, son propre imaginaire qui peut varier d’un individu à un autre selon son expérience, sa culture, sa compréhension personnelle des concepts qui y sont attachés. Le mot “liberté” est un cas particulièrement fort de ce phénomène, et nous le constatons personnellement d’autant plus à partir du moment où nous parlons de l’accorder aux enfants. Instantanément, nos interlocuteurs ont une myriade d’images qui leur traverse l’esprit. Souvent, le cauchemar peut être incarné par un seul personnage qui hante les nuits de nombreux parents : l’enfant roi.

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« Mais… Si on laisse les enfants faire ce qu’ils veulent… Ils se croiront tout permis, ils seront pourris gâtés, il n’apprendront pas les limites… Ils ont besoin d’un cadre… Et puis nous alors ? Ils ne nous respecteront pas ! »
Toutes ces questions ont pour source commune une terrible confusion sur la notion même de liberté : qu’elle vient sans obligations, sans responsabilités, qu’elle est synonyme de permission.

C’est là que j’aimerais intervenir. La liberté, en communauté, est adossée d’une grande dose de responsabilité. Accorder à quelqu’un la liberté qui est de son droit (selon les Droits de l’Homme, “tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.“) ne revient pas à tout lui abandonner. Car qu’est-ce qu’un droit d’une personne si ce n’est une obligation pour toutes les autres de le respecter ? Le droit à la liberté, en communauté égalitaire, implique donc naturellement de se porter garant de son respect à travers le reste de la communauté. Et la liberté, par définition, n’existe qu’en interaction.

En pratique, accorder sa liberté à quelqu’un signifie lui laisser le droit d’être. Ce qui n’implique en effet pas d’être à son service. On ne fait généralement pas cet amalgame en considérant la liberté de son voisin ou de son coiffeur, mais le sentiment de responsabilité de l’éducation de nos enfants, le manque de confiance en leurs aptitudes, et la tendance à faire à leur place ce qu’ils n’ont pas encore maîtrisé, ont créé une sévère distorsion de ce concept à travers nos connexions synaptiques.

Dans son excellente Histoire de la dette, l’anthropologue David Graeber nous apprend l’origine du mot “liberté” :

« La signification du mot romain libertas a énormément changé au fil du temps. Être « libre » voulait avant tout dire ne pas être un esclave. Étant donné que l’esclavage implique avant tout l’annihilation des liens sociaux et la capacité de les créer, la liberté signifiait la capacité de créer et maintenir des engagements moraux envers d’autres. Le mot anglais “free”, par exemple, est dérivé d’une racine allemande qui signifie « ami », puisqu’être libre voulait dire être capable de se faire des amis, de tenir des promesses, de vivre dans une communauté d’égaux. Les esclaves libérés à Rome devenaient des citoyens – et c’est parfaitement logique car être libre, par définition, impliquait d’être ancré dans une communauté civique, avec tous les droits et les responsabilités que ça entraînait. »
David Graeber, Dette : 5000 Ans d’Histoire (Éditions Les Liens Qui Libèrent, 2013, traduit de l’Anglais)

C’est dans ce sens qu’on entend le mot “liberté” dans une école Sudbury. Chaque membre – quel que soit son âge – a les mêmes droits et responsabilités, est ancré dans la communauté, est libre d’être et de devenir (pour ne pas citer le beau film de Clara Bellar). En Anglais, A.S. Neill résumait la résolution de l’amalgame en un titre : “Freedom, Not License!“, que Marie Gervais développe en Français sur le blog de l’École Dynamique de Paris en un concept : “La liberté, pas la permission“.

Antoine Guenet

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A propos de Antoine Guenet

Né en 1986. Père, musicien, professeur de musique depuis 10 ans, et beaucoup d'autres choses. Avec mon épouse Susan, j'ai décidé de lancer le projet d'ouvrir une école Sudbury de langue ouverte au centre de la Belgique.


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3 commentaires sur “Un enfant libre est-il un enfant roi ?

  • Renaud Slusny

    Je trouve vos textes bien écrits. Ceci n’a rien à voir avec cela, mais je suis un Bruxellois émigré à Paris depuis 25 ans ans et les dix dernières années je me suis consacré à une petite « école du 3e type » à Paris. Mon fils qui a 14 ans est, pour sa part, inscrit à l’École Dynamique avec l’équipe de laquelle j’ai des liens très cordiaux et qui m’a fait l’honneur de me citer parmi leurs parrains. Je ne sais sous quelle forme, mais je serais très intéressé, à l’occasion, de parler avec vous de votre projet au centre de la Belgique (où ?). En attendant, je vous souhaite bon courage dans ce projet « addictif »qu’est celui d’ouvrir une école « libérée ».
    Renaud Slusny

    • EcoleAutonome

      Bonjour Renaud,

      Merci beaucoup! Je serais ravi d’en discuter avec vous, nous allons bientôt passer un peu de temps à l’École Dynamique donc ce sera peut-être l’occasion. J’ai hâte d’y rencontrer votre fils 🙂

      Merci pour vos encouragements, après des mois de lecture, d’observation, d’expérimentation sur le terrain, de discussions animées, de visionnage, nous franchissons le premier grand pas et il est effectivement grisant!

      Antoine